Campagne de Russie de 1812

14 août 1812 : 1ère bataille de Krasnoïe

 

16-17-18-19 novembre 1812 : 2e bataille de Krasnoïe

 

C'est à la suite de cette bataille que Koutousov reçut son titre nobiliaire "de Smolensk".

 

Bataille de Krasnoïe. - L'Empereur, convaincu que, tant  que Miloradovitch conserverait sa position, il ne restait à Davout aucune chance de salut, se décida à  attaquer Koutousov le 17 novembre, dans l'espoir que ce général ferait rapprocher Miloradovitch de son centre, et ne laisserait que des troupes légères sur la route.  En conséquence, il expédia dans la nuit les ordres suivants; le maréchal Mortier devait se tenir prêt à attaquer avant le jour; la Vieille Garde et trente bouches à feu de l'artillerie de la Garde devaient rétrograder sur la route de Smolensk, jusqu'à moitié chemin de Krasnoïe à Katowa; la cavalerie de la Garde et celle de Latour-Maubourg reçurent l'ordre de suivre ce mouvement.  Le général Claparède  fut chargé de défendre Krasnoïe; outre sa division, il réunissait sous son commandement la garnison de Krasnoïe, les militaires isolés, et ce qui y était resté de l'artillerie de la Garde.  Le vice-roi devait, avant le jour, se mettre en retraite sur Liady.

L'Empereur n'avait, pour reprendre ainsi l'offensive, que 14.000 hommes d'infanterie et 2.200 de cavalerie.  L'artillerie de la Jeune Garde était la seule qui fût en état de suivre les mouvements des troupes; le reste, pouvant à peine se traîner, était incapable de faire un pas hors de la route.

Quand Napoléon commença l'attaque, Miloradovitch occupait la grande route depuis Katowa jusqu'à Merlino;  quoique les forces des Russes fussent cinq fois plus nombreuses que celles des  Français, Koutousov fit rapprocher Miloradovitch de Szidowa, et ne laissa sur la route que des Cosaques.  Le but de Napoléon se trouva ainsi rempli.

Le 16 novembre, jour de son départ pour Smolensk, le maréchal Davout était venu bivouaquer à une lieue au-delà de Koritnia; bientôt après il fut informé du désastre du prince Eugène et de l'occupation de la route par le corps de Miloradovitch ; il comprit qu'il devait se hâter pour ne pas laisser à l'ennemi le temps d'augmenter ses forces; il fit donc prévenir Ney de l'obligation où il se trouvait de continuer son mouvement de retraite sans l'attendre, et il repartit à trois heures du matin. Parvenu au hameau de Katowa, il fut canonné par Miloradovitch, qui avait pris position  à droite de la route.  La Jeune Garde était alors engagée; mais, quoique déployée sur une seule ligne, elle n'occupait pas tout le front de l'ennemi ; l'on fit donner le régiment des grenadiers hollandais de la Garde.  L'Empereur appuyait sa gauche au ravin qui passe à Katowa, sa droite était en avant de Krasnoïe ; sa ligne de bataille se trouvait parallèle à la grande route.  Dès que la division du corps de Davout, qui marchait la première, eut passé le ravin, elle fut envoyée à l'extrême gauche en première ligne.  Les autres  divisions continuèrent leur retraite.

L'Empereur, accompagné du major-général, était alors à pied sur la route entre Krasnoïe et Katowa.  Une partie de l'état-major le suivait à pied; le reste était arrêté à peu de distance.  L'artillerie à cheval de la Garde, réduite à douze pièces, et dont tous les canonniers étaient démontés, occupait la route, et à quelques pas, de chaque côté, étaient les bataillons de la Vieille Garde déployés en colonne serrées.

Koutousov, qui n'avait d'abord engagé qu'un petit nombre de troupes, passa de la défensive à l'offensive, en portant ses masses en avant.  Un corps de cavalerie tourna la droite, chargea sur Krasnoïe, mais fut repoussé; la canonnade dirigée sur Katowa redoubla de vivacité; les Cosaques se montrèrent derrière les Français, entre la route et le Dniepr, et l'on s'aperçut que l'ennemi dirigeait sur sa gauche de fortes colonnes.  Ainsi le petit corps de Napoléon se trouvait presque entièrement enveloppé.  L'Empereur jugeant alors qu'il n'avait pas un moment à perdre pour effectuer sa retraite, l'exécuta sur-le-champ; la division Friederichs, qui faisait l'arrière-Garde du 1er corps, venant alors de passer le ravin, tout ce qui restait de combattants à ce corps avait rejoint Napoléon; mais il se trouvait dans la cruelle nécessité d'abandonner Ney, qui était encore en arrière d'une journée.

Enfin Koutousov se décida à attaquer la position; son armée se portait sur Krasnoïe, et plus à gauche, par Dobroé, pour tourner les Français; mais le général russe mit tant de lenteur dans ce mouvement, que toutes les troupes engagées eurent le temps d'effectuer leur retraite.  L'arrière-garde seule, composée de la  division Friederichs, fut vivement poussée.  Le dernier de ses trois régiments, qui marchaient en échelons, fut obligé, aussitôt après avoir été repoussé de Krasnoïe, de former le carré pour résister à une charge de cavalerie; il voulut continuer sa retraite, mais il fut obligé de s'arrêter devant de nouvelles charges.  Alors arriva de l'infanterie russe et une batterie d'artillerie, dont le feu sema la mort dans les rangs français, et le régiment se trouva bientôt réduit à 78 hommes, qui furent faits prisonniers.  Sur ce débris, il ne se trouvait que 25 hommes qui n'étaient pas blessés.  La perte de ce régiment termina le combat de Krasnoïe.

D'après "HISTOIRE DES ARMÉES FRANCAISES DE TERRE ET DE MER DE 1792 A 1837",  revu et publié par Abel Hugo, tome 5, 1838.

Le lien vers la "galerie" de tous les panoramas : http://extrazoom.com/gallery/Krasnoe.html

 

La 2ème bataille de Krasnoïe.

 

Carte cliquable (cliquez sur le lieu et vous irez à l'endroit correspondant)
Vous pouvez télécharger le fichier kmz ici : http://napoleon-monuments.eu/Napoleon1er/Krasnoie.kmz.

Dans le parc de la petite ville, obélisque à la mémoire du régiment des uhlans de la Garde impériale russe, érigé le 6 novembre 1912.

 


Inscription de face:
Les 5 / 6 Novembre 1812 sous le commandement de Miloradovitch et de Koutousov, les Russes ont défait le corps français commandés par Beauharnais, Davout et Ney

Sur la droite du monument :
Dédicace au régiment de Uhlans de la Garde impériale russe

 

 


Arrière du monument :
Dans la bataille près de la ville de Krasnoïe les 3, 5 et 6 novembre de l'année 1812, le régiment à pris 2 drapeaux, 6 canons, 43 officiers supérieurs et officiers d’état-major et environ 2000 hommes de grades subalternes.


Sur la gauche :
Inauguré le 6 novembre 1912.

 

Le monument de 1912 a été intégré dans un ensemble où ont été inhumés les héros de la 2e GM décédés durant et après celle-ci. Dans la parc derrière le monument se trouvait une église détruite pendant les combats.

 

 

Évacuation de Smolensk; premier et deuxième combats de Krasnoïe.  — La situation de 1'armée française devenait de plus en plus fâcheuse.  L'expédition de l'avant-garde russe sur Elnia démontrait l'intention qu'avait l'ennemi de séparer la grande armée des corps qui étaient à Senno et Czazniki.  Les deuxième et sixième corps avaient été forcés d'abandonner la ligne de la Dwina :  tout annonçait qu'il faudrait tenter les hasards d'une bataille pour remettre l'armée en communication avec ses ailes ; mais déjà elle était hors d'état engager une affaire générale.  Outre les pertes énormes qu'elle avait faites en hommes et en chevaux, son matériel se détruisait chaque jour; les routes étaient couvertes de ses immenses débris.  Ne pouvant ni s'éclairer, ni se défendre contre un ennemi acclimaté et toujours soutenu par une artillerie formidable, il fallait se hâter de gagner Minsk, on au moins la Bérézina , avant que l'ennemi qui arrivait à revers, ne se fût mis en mesure d'intercepter 1e passage de la rivière. Les magasins de Minsk étaient d'ailleurs abondamment fournis de vivres, ceux de Smolensk, livrés en très grande partie à la première avidité du soldat, n'avaient pu suffire longtemps aux besoins des troupes, et n'offraient plus aucune ressource :  la misère était à son comble.  L'armée se remit donc en marche.  L'Empereur partit de Smolensk, le 14, avec sa Garde; les autres corps devaient suivre ce mouvement le 15 et le 16.  Le duc d'Elchingen demeura à Smolensk avec son corps d'armée, réduit à deux divisions, que Napoleon renforça d'une autre tirée du premier corps, et commandée par le général Ricard. Le maréchal avait ordre de faire sauter les fortifications, de brûler les magasins, et détruire toute artillerie qu'on ne pourrait pas faire suivre. 1

 

L'armée française, en quittant Smolensk, avait déjà perdu plus de 400 canons, une immense quantité d'équipages, et les bouches à feu qu'elle avait conservées eussent été inutiles, faute de munitions, si l'on n'en avait trouvé dans cette ville.

 

Cependant le maréchal Koutousov continuait son mouvement; le 9, il avait son quartier-général à Elnia.  Après avoir envoyé deux divisions dans la direction de Mohilow, il suivit  l'armée française, qui marchait sur Krasnoïe.  Le 4, son avant-garde, sous les ordres du général Miloradovitch, attaqua la Garde  impériale qui arrivait ; mais cette affaire se réduisit à  quelques coups de canon échangés.  Le général Ojarovirski, qui occupait Krasnoïe, crut devoir évacuer cette ville, lorsqu'il sut que Napoleon en approchait ; il se retira Putkowa.

Le 14, l'avant-garde russe était en position près de Merlino, pour attendre la Garde impériale et lui couper le chemin de Krasnoïe :  Miloradovitch attaqua en effet ; mais, après un combat des plus sanglants, la Garde réussit à gagner Krasnoïe  dans la soirée.  Pendant la nuit, la division Roguet, de la Jeune Garde, attaqua les troupes russes qui occupaient Putkowa, les battit, et les força à se retirer sur Slukino.  Toutefois, les troupes françaises éprouvèrent une perte considérable; plusieurs officiers généraux furent  gravement blessés :  le colonel Lenoir ; du 1er de tirailleurs, eut la jambe emportée, en chargeant bravement à la tête de son régiment.

 

Le lendemain 15, Koutousov était en position avec toute son armée à Szidowa.  Son avant-garde se disposa à attaquer au passage du ravin de Merlino, le prince vice-roi, qui avait déjà dépassé Korytnia, et marchait sur Krasnoïe.  Le prince n'avait guère plus de deux heures de marche pour rejoindre l'Empereur, lorsque Miloradovitch envoya un de ses aides-de-camp pour sommer le corps franco-italien de mettre bas les armes.  Cette proposition fut reçue avec mépris, et le parlementaire renvoyé à l'instant  même.  Cependant le prince vice-roi ayant réuni ce qu'il avait encore d'hommes armés, les forma en carré des deux côtés de la route, la Garde italienne à droite, les divisions  Guilleminot et Broussier à la gauche; le général Pino faisait l'arrière-garde ; les isolés se mirent l'abri derrière les carrés.  Le Russes se replièrent d'abord et rétrogradèrent même jusqu'au pied d'un plateau, sur lequel le gros de leurs forces était campé, puis démasquant leurs pièces, qu'ils avaient montées sur des traîneaux pou les faire mouvoir avec plus de facilite, ils commencèrent un feu terrible d'artillerie sur les carres du quatrième corps, qui n'avaient que quelques pièces à leur opposer. Les divisions du prince vice-roi continuèrent à s'avancer avec tant de résolution, que la réserve des Russes se porta rapidement au secours de leur droite qui perdait du terrain. Les cuirassiers qui formaient cette réserve essayèrent alors d'enfoncer les carres, mais ils furent constamment repoussés et la nuit vint sans qu'ils eussent pu entamer le quatrième corps. Le prince vice-roi, voyant l'opiniâtreté que l'ennemi mettait à lui fermer le passage, sentit l'impossibilité de forcer, avec moins de six mille -hommes, un corps de douze mille hommes qu'il avait en face, tandis qu'un autre corps de douze mille hommes et de mille chevaux manœuvrait sur Jorssam. Il ne songea plus qu'à profiter de l'obscurité pour arriver à Krasnoïe et rejoindre l'empereur. Ayant donc réuni la division Broussier comme pour continuer le combat sur la gauche, il laissa les Russes concentrer leurs forces sur ce point pour envelopper cette division pendant ce temps-là, il faisait successivement filer par la droite les troupes qui avaient combattu. La nuit étant tout à fait tombée, la division Broussier prit son rang de bataille; la division Pino, sous les ordres du général Triaire, qui faisait l'arrière-garde, la suivit bientôt dans le plus grand silence, et le quatrième corps, après avoir trompé la vigilance des Russes, rejoignit la grande route près du village de Kensowa, qu'occupait la Jeune Garde.

 

Le 16, l'empereur Napoleon et le vice-roi partirent de Krasnoïe pour marcher au secours des premier et troisième corps, qui étaient encore en arrière. De son côté, Koutousov dirigea une partie de ses forces, tant infanterie que cavalerie, sur Loginowa et Voskresenia, tandis que, de l'autre, il se porta sur Dobroë par Zunkowo et Sorokino. Le 17, au matin, le prince d'Eckmühl s'avançait sur la route de Krasnoïe. Miloradovitch se contenta d'abord de faire canonner les colonnes françaises en queue; ce ne fut qu'a Katowa que le maréchal vit déboucher le corps de Galitzin, qui s'avança vers lui, tandis que trois autres corps se présentaient en avant de Woskresenia. La Jeune Garde, ayant l'empereur à sa tete, se forma en face de ce village; le prince d'Eckmühl prit position à gauche : le combat fut violent; mais court; rien ne put ébranler les troupes françaises, et le maréchal effectua son passage. Les ennemis, découragés par l'inutilité de leurs efforts, se retirèrent vers onze heures du matin. L'empereur, voyant toute, l'armée russe réunie sur on seul point; et filer déjà sur ses derrières, se décida à quitter Krasnoïe le même jour; il se rendit à Liady avec les corps qu'il avait réunis; le général Barasdin l'y suivit.

 

Koutousov, présumant bien que le duc d'Elchingen, laissé, comme nous l'avons dit, en extrême arrière-garde à Smolensk ne tarderait pas à suivre le mouvement des premier et quatrième corps, crut pouvoir l'isoler entièrement du reste de l'armée française, et l'écraser avec des forces supérieures à celles qui venaient d'agir contre le prince vice-roi et le prince d'Eckmühl. En conséquence, le général Miloradovitch fut renforcé par un nouveau corps d'infanterie, qui prit position près de Sirokorenie et Czernisz, occupée par de forts détachements. Une autre division prit poste à Fomina, à la droite de la grande route ; Miloradovitch se plaça avec le reste de ses troupes perpendiculairement à la route.

 

 

Troisième combat de Krasnoïe; beau mouvement rétrograde du maréchal duc d'Elchingen. — Cependant le maréchal duc d'Elchingen avait été averti le 16, vers 8 heures du soir, du combat que les quatrième et premier corps avaient eu à soutenir près de Krasnoïe, en recevant l'invitation de commencer sans délai son mouvement sur ce point. Cet avis envoyé au général Ricard par le général Simmers, de la part du prince d'Eckmühl, fut remis au maréchal par un officier dont le régiment (le trente-troisième), faisant partie de la division Ricard 2, se trouvait placé au ravin dela Jessenaya, à une lieue de Smolensk. Le duc d'Elchingen répondit que tous les cosaques de la Russie ne l'intimidaient point, que ses instructions ne prescrivaient de ne quitter Smolensk qu'à 8 beures du matin, le 17, et qu'il ne partirait pas plus tôt.

 

Toutefois la division Ricard se mit en marche avant le jour, et le troisième corps suivit. Les troupes s'arrêtèrent à la nuit près du village de Koritnia et y bivouaquèrent. Elles se remirent en route le lendemain, 18, la division Ricard marchant toujours en tete et formant l'avant-garde, escortée par une nuée de cosaques qui n'osaient cependant pas s'approcher jusqu'à portée de fusil. Entre deux et trois heures après-midi, les Français trouvèrent l'armée russe formée en bataille sur le bord d'un ravin, à trois verstes 3 de Krasnoïe, perpendiculairement à la grande route à laquelle sa gauche était appuyée. Le général Ricard fit faire halte à sa division, composée des quinzième léger, trente-troisième et quarante-huitième de ligne. Bientôt après ces régiments se formèrent et se débarrassèrent d'une foule de non-combattants et de bagages qui encombraient les rangs et la route. Le duc d'Elchingen arriva sur ces entrefaites et demanda pourquoi on n'attaquait pas. Comme la tete des deux divisions du 3ème corps approchait, le général Ricard se jetant au-devant de sa division, s'écria : "Soldats du premier corps, vous laisserez-vous devancer ?" Ces braves troupes se précipitèrent aussitôt en trois colonnes, pour traverser le ravin et aborder l'ennemi : le quinzième à gauche, le 33ème au centre et le quarante-huitième, commandé par le colonel Pelet 4 à droite sur la route.  Cette attaque impétueuse, qui ne fut soutenue ni par l'artillerie, ni par les divisions du troisième corps, eut d'abord pour résultat de faire ployer et de culbuter jusqu'a trois fois la première ligne ennemie, malgré le feu de mitraille de cinquante pièces de canon placées dans une position avantageuse 5 ; mais l'immense supériorité numérique des Russes rendit bientôt inutiles les efforts héroïques de la division française.  Le général Ricard, ses deux généraux de brigade Barbanègre et Dufour, furent blessés; le colonel Pelet eut le bras casse et les deux jambes fracassées par trois biscayens ; un nombre considérable d'officiers et la plus grande partie des soldats furent tues ou mis hors de combat. 6  Deux compagnies de mineurs commandées par le colonel Bouvier, et que le due d'Elchingen fit avancer au soutien de 1a division Ricard, furent entièrement détruites.  Une des divisions du troisième corps qui passa ensuite le ravin, ne put se maintenir contre un feu aussi terrible et, des masses aussi profondes. Le maréchal songea alors à rallier ses troupes pendant que les Russes, encore stupéfaits de l'audace et de 1a vigueur de l'attaque qu'ils venaient de soutenir, n'osaient point franchir le ravin.

 

Toutefois l'hésitation de l'ennemi ne fut pas de longue durée, ses colonnes s'ébranlèrent, et précédées par une artillerie formidable, elles ne tardèrent pas à repousser le duc d'Elchingen sur la route de Smolensk. La belle contenance que les troupes françaises gardaient encore, et la nuit qui survint, ne permirent pas aux Russes de profiter de cet avantage. Dans une situation aussi éminemment critique, le maréchal cherchait à fixer ses idées sur le parti qu'il devait prendre, quand il s'approcha du colonel Pelet que ses soldats venaient de replacer à cheval. Après s'être informe avec intérêt des graves blessures de cet officier, le duc d'Elchingen se plaignit avec quelque amertume, de l'abandon dans lequel Napoleon laissait ses troupes d'arrière-garde, lorsqu'il ne devait pas ignorer le danger qui les menaçait par la position de l'armée impériale. "Que deviendrons-nous ?" disait le maréchal avec l'accent de l'inquiétude. Le colonel Pelet lui répondit avec calme et fermeté : « L'Empereur a été force de manœuvrer de son côte, pour réunir son armée derrière le Dniepr; vous devez également manœuvrer pour le rejoindre; il nous reste encore bien des braves et des moyens d'agir. Mais, quefaire pour marcher sur le Dniepr, qui est gelé en ce moment, et dont nous ne sommes éloignes que de deux lieues, le passer sur la glace, et rejoindre l'armée impériale au grand coude du fleuve à Orscha, où Napoleon nous attend sans doute.» Le maréchal répliqua que son dessein était d'essayer de se jeter sur Mohilow; le colonel combattit ce projet, en lui faisant observer que « depuis Wiasma, l'armée russe avait sans cesse côtoyé les troupes françaises sur le flanc méridional de la route; qu'il fallait se hâter de mettre le Dniepr entre cette armée et l'arrière-garde, en gagnant quelques. heures de marche; que si les Russes continuaient à suivre les troupes du maréchal, ce serait sans artillerie; enfin, qu'en marchant sur Mohilow, l'arrière-garde tomberait au milieu des forces principales de l'ennemi; et de tout ce qui accourait du midi de la Russie contre l'armée française » Les deux projets furent 'discutés ensuite sur une feuille de la grande carte de Russie, que le colonel Pelet, avait conservée, et le maréchal Ney se rendit à la proposition de cet officier.7

 

La colonne française, après avoir rétrogradé pendant une lieue sur la route de Smolensk, s'arrêta à droite près du village de Danikowa. Déjà un major russe, envoyé par le général Miloradovitch, était venu sommer le maréchal de se rendre; deux autres sommations, renouvelées à Danikowa par le même officier, n'eurent pas plus de succès que la première. Le général russe faisait dire au duc d'Elchingen que tous les corps d'armée français qui avaient précédé le troisième étaient écrasés; que celui du maréchal prince d'Eckmühl était détruit ; que, réduit à ses propres forces , coupé par toute l'armée russe qu'il venait de voir au-delà du ravin, il (le maréchal Ney) ne devait plus songer à se défendre.

 

On avait remarqué que le major russe cherchait à connaître la position et l'etat du troisiente corps, et que, chaque fois que cet officier retnurnait aupres du général Milorado¬witch pour porter les reponses du maréchal, il ne s'eloignait qu'avec une extreme lenteur ; quelques coups de canon , tires au moment on il revenait pour la troisième fois, décidèrent le duc d'Elchingen à ne plus le considerer corneae parlementaire. Il fut arreté et mis, les yeux bandés, sous la garde de quelques cavaliers.

 

Les troupes françaises continuèrent ensuite à marcher, pendant la nuit, à travers le grand bois de Netiuki, vers le Dniepr, et passèrent ce fleuve sur la glace à la hauteur de Gusinoé. Le nombre de ceux qui périrent dans ce passage fut considérable ; la glace étant peu épaisse se dérobait sous les pas ; beaucoup de traînards aimèrent mieux se résoudre à être pris par l'ennemi, que de courir la chance de la traversée; une partie des chevaux se noya; le maréchal voyant l'impossibilité de sauver les bagages, fit jeter sa voiture la première dans le fleuve; les pièces de canon qui restaient au corps d'armée eurent le même sort. Après le passage, la colonne française se trouva réduite à six mille hommes environ, dont un tiers d'isoles.

 

Les cosaques de Platow avaient suivi la rive droite du Dniepr. Vers quatre heures du soir, le maréchal fut attaqué non loin de Gusinoé, et ensuite acculé, en marchant, au fleuve. Entourées de tous les côtes, les troupes françaises réussirent toutefois à se faire jour. Le lendemain 20, elles furent encore harcelées pendant toute la journée, enveloppées dans un bois et criblées de boulets. à la nuit, elles percèrent le cordon qui les entourait, et atteignirent les postes du prince vice-roi en avant d'Orscha, où les premier et quatrième corps et la Garde impériale étaient déjà réunis.

Ainsi fut exécuté un des plus beaux et des plus hardis mouvements qu'un corps d'armée ait pu tenter; .ainsi furent sauvés les débris de douze régiments français l'honneur des armes, un grand nombre de blessés, d'employés, de non combattants, qui étaient restés à la queue de toutes les colonnes venant de Moscou.

 

Les Russes ont relate à leur manière les différents combats dont nous venons de rendre compte. La vérité est que, de leur part, les affaires des 15, 16 et 18, se bornent à avoir canonné les troupes qui passaient sur la grande route, et qui, faute d'artillerie, ne pouvaient profiter de la supériorité qu'elles obtenaient réellement à chaque attaque. Au surplus, le parallèle des forces des deux partis fera connaître les droits que le généralissime Koutousov peut avoir acquis, dans ces circonstances, à une grande célébrité militaire. Le 15, le prince vice-roi n'avait guère que six mille hommes lorsqu'il fut attaqué par vingt-quatre mille hommes d'infanterie et six mille chevaux ; le 16, le prince d'Eckmühl avec moins de dix mille, lutte contre quarante-deux mille fantassins et seize mille chevaux; le 18, .le duc d'Elchingen marche, avec six mille combattants, sur les masses énormes qui l'attendent sur son passage; ne pouvant les renverser, il se retire devant elles, surprend le passage du Dniepr, se fait jour à travers les nuées de cosaques qui l'entourent, et parvient à rejoindre l'armée dont il a été coupé pendant deux jours.

 

Koutousov, dans les rapports qu'il adressa à l'empereur Alexandre sur ces différentes affaires, ne balance point à se proclamer vainqueur; mais, pour démontrer tout le ridicule, de cette prétention, il suffira de poser ainsi la question : Le résultat des manœuvres de l'armée russe ne devait-i1 pas être d'empêcher les débris de l'armée française d'arriver à Krasnoïe ? Or, avec cent mille hommes, 32.000 chevaux et six cent pièces d'artillerie, le généralissime a-t-il réussi dans le dessein qu'il s'était proposé ?

 

Extrait de "Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français", par une société de gens de lettres et de militaires, tome 25, Paris, Pancoucke, 1820.

 

1.Il restait dans Smolensk deux cents pièces d'artillerie abandonnées, trois cents caissons chargés de munitions, et une grande quantité de poudre en magasin. Les généraux Lariboisière (de l'artillerie) ct Chasseloup (du génie) avaient été chargés de réunir tous les canons et les caissons près des murs de la citadelle, et d'enfouir toues les poudres dans des mines qui avaient été pratiquées sous l'épaisse muraille qui entoure Smolensk, de manière opérer la plus grande destruction possible. Les journées des 14, 15 et 16 novembre furent employées à ces divers travaux.

 

2.Le général Ricard avait remplacé le général Friant dans le commandement de la 2e division du 1er Corps.

 

3.1500 toises ou 3.201 mètres.

 

4.Cet officier recommandable, aujourd'hui (1820) maréchal-de-camp du corps royal d'état-major, avait été aide-de-camp du maréchal Masséna. Nous avons déjà parlé de lui dans cet ouvrage, sans toutefois le désigner nominativement. Il commandait les 500 voltigeurs qui, le 2 juillet 1809, s'établirent si glorieusement dans l'île du Danube, dite du Moulin, vis-à vis d'Essling (Voyez tome xix, page 201.) II avait été blessé, dans cette même campagne, à l'attaque du pont d'Ebelsberg et, quatre ans auparavant, à la bataille de Caldiero, en Italie.
 

5.Koutousov, dans son rapport à l'empereur Alexandre, dit en propres termes : "que les Français, loin de se laisser abattre par la cruelle extrémité où ils se voyaient réduits, n'en étaient que plus enragés à courir sur les pièces qui le écrasaient."

 

6. Le 48ème, qui, en partant de Smolensk, se composait encore de 700 hommes, nobles débris d'un des premiers régiments de l'armée, échappés à la famine, aux glaces, à la misère, en perdit plus de six cents dans ce combat célèbre, que le général anglais Wilson a nomme la bataille des héros.
Un autre Anglais, Ker-Porter, s'exprime ainsi dans sa relation : "Le maréchal Ney aperçut ses soldats, à deux cents pas de la bouche du canon, tombés par rangs entiers; mais ce carnage n'ébranla pas la résolution du chef, ni celle des troupes; le péril ne fit qu'exciter leur courage au plus haut degré : ils coururent sur les batteries avec une impétuosité furieuse ; le carnage fut affreux ; une pluie de mitraille abattait des centaines de soldats, mais le vide était aussitôt rempli. Les colonnes, se pressant l'une après l'autre de se porter sur les batteries, déployèrent une valeur qui eût été digne de servir la plus noble cause ; elles volaient à la .gloire ou à la mort, etc., etc."
 

7.Comme cette opération est une des plus belles qui soient faites à la guerre, nous eussions manqué à l'obligation que nous impose l'épigraphe suum quique, etc., en ne faisant pas connaître toute la part qui revient au colonel Pelet dans la détermination prise par le maréchal duc d'Elchingen.

 

En 1912, pour le centenaire de la bataille, tous les ossements des tombes communes le long de la route ont été rassemblés sous ce monument, à la sortie nord de la ville.
Le monument se trouve rue Koutousov, un peu au nord du carrefour avec la rue Souvorov.

 

Le monument mentionne : "À la mémoire des Russes tombés au combat de Krasnoïe le 2 août, et les 5 et 6 novembre 1812",

mais il y a sûrement plus de Français que de Russes à reposer ici.

 

La route vers le nord, à la sortie de Krasnij.

 

A l'extérieur de la ville, au sud de la route de Smolensk, sur la crête dominant la Losvinka, a été réédifié le monument de la victoire russe.

 


On notera, à l'avant-plan, un des 2 canons sur affut de fantaisie. Il ne s'agit pas de véritables canons, mais de répliques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Monument érigé en 1847 sous le règne de l'empereur Nicolas 1er par l'architecte Antonio Adamini,  détruit en 1931 (sous Staline) et réédifié en 2012.
Au moment de notre passage, en septembre 2012, les travaux n'étaient pas encore entièrement terminés.


L'avant ne mentionne que
"Bataille de Krasnij
3, 4, 5 et 6 novembre
de l'année 1812
"
(15, 16, 17 et 18 novembre, selon le calendrier grégorien) passant totalement sous silence celle du 14 août 1812.
On notera la mention sur les monuments russes du 3/15 novembre, alors que les combats commencèrent vraiment le 16.


Photo du monument d'origine, détruit en 1931.

L'aile d'une aigle du monument d'origine est conservée au petit musée de Krasnij, seul vestige de ce monument.

 

 

Un poteau semblable à ceux qui bordaient les routes dans le passé porte en anglais et en russe un texte racontant la bataille "à la russe" :

 

"3-6 novembre 1812

Après la longue bataille près de Krasny entre l'Armée russe en progression sous le commandement du maréchal Koutousov et l'Armée de Napoléon en retraite, les troupes françaises subirent de terribles pertes : 6.000 soldats furent tués, 26.000 soldats furent faits prisonniers. Après la bataille de Krasny, la Grande Armée française était fractionnée en plusieurs morceaux."

 

 

Digby Smith, (The Greenhill Napoleonic Wars Data Book ) donne des chiffres encore plus favorables aux Russes (!), ) à savoir 13.000 tués, plus de 26.000 prisonniers fraçais, plus 123 canons et  15 aigles ! Koutousov, dans son rapport, fait seulement état de 9.300 prisonniers, 70 canons et 2 aigles .

Les sources françaises (en l'occurence le Dictionnaire des Batailles de Pigeard) donnent des chiffres bien différents : 5.000 tués et blessés et autant de prisonniers pour les 16 et 17 novembre, 3.000 tués, blessés et prisonniers pour le 18 novembre.

En ce qui concerne les pertes russes, Koutousov en reconnaît... 700.

Le petit monument qui avait été placé en remplacement du monument détruit en 1931 a été déposé au sol pour faire place au nouveau. Espèrons qu'il retrouve un endroit plus adéquat.

Une citation de Koutousov


La crête où débouchèrent les troupes de Ney (5.000 hommes)...

Cliquez 2X sur les photos ci-dessous pour les agrandir.


La même, vue de plus loin (des positions russes, sur les positions françaises). On voit bien la vallée de la Losvinka.


Le cours de la Losvinka, vers l'est.


Hélas, une répérage récent sur Google Earth démontre de grands travaux ici, enlevant tout son caractère authentique à l'endroit. On a contruit un grand pont et la route est fortement élargie.

 

 
Le cours de la Losvinka, vers l'ouest.
La Losvinka, que les troupes de Ney suivirent de nuit pour aboutir au Dniepr gelé, qu'elles purent franchir à pied, abandonnant l'équipement lourd.

 

Du fond de la vallée, vers les troupes russes, en haut.


En face, la crête où avaient pris position les 50.000 hommes de Koutousov, avec 40 bouches à feu.
On aperçoit le pont sur la Losvinka (Lossmina), rivière qui séparait les belligérants. Les troupes de Ney prirent à droite sur la photo ci-dessus, vers le nord.


Crête occupée par les troupes russes. On distingue le monument au bout de la route.

Cérémonie aux morts du 18e de Ligne sur le champ de bataille de Krasnoïe (Krasnij). Ce régiment, sous le commandement du colonel de Pelleport, appartenait à la 11 division (général Razout) du IIIe Corps de Ney. Il se composait de 4 bataillons et comptait au début de la campagne 88 officiers et 2.657 hommes. Il eut à Krasnoïe 4 officiers tués, les capitaines Daviel et Sébille, les sous-lieutenants Astor et Canille, un blessé mortellement (le capitaine De Rouvroy), et 20 officiers blessés, dont les chefs de bataillon Bonnet, Labaume et Lacombe.

En l'absence de tout monument français, ce panneau indicateur de la rivière fera office d'éphémère mémorial...
Voir ici le reportage : https://youtu.be/kVVuXEdHtbg

L'aigle du 1er bataillon fut prise le  6 novembre 1812 par le Cornet Korotscharov et le cavalier Dartschenko des Uhlans de la Garde du Tsar. Elle est actuellement dans la cathédrale Notre-Dame de Kazan à Saint-Pétersbourg.

Extrait de Hekkel, Trophäen in der Kathedrale von Kasen, 1909.

En 1815, la cathédrale Notre-Dame de Kazan est transformée en musée de la victoire sur Napoléon. 105 drapeaux et étendards y sont alors exposés. On y dépose également d'autres trophées, dont le bâton du maréchal Davout, capturé le 5/17 novembre 1812 à Dobroye, à l'ouest de Krasnoïe.  Celui, avec d'autres trésors, est transféré au musée de l'Hermitage dans les années 1930. Actuellement, il est présenté au musée de la guerre de 1812 à Moscou. Sur la tombe de Koutousov (ou selon certaines sources à la sacristie), on dépose les clés de 17 villes conquises par les armées russes (dont celle de la ville de Nancy) et de 8 forteresses. Après les pillages bolchéviques et la transformation de la cathédrale en musée des religions et de l'athéisme, beaucoup doit avoir disparu, mais certaines choses ont été remises en place après que la cathédrale a été rendue au culte en 1990. Une des premières cérémonies est justement une cérémonie d'action de grâces et un te deum sur la tombe de Koutousov !


Les drapeaux du 18e de Ligne et du 14e Cuirassiers sont toujours sur place. Vous voyez le premier ci-contre.

Ce drapeau (modèle 1812) a été capturé avec son aigle à 2e bataille de Krasnoë, le 18 novembre 1812, par les Uhlans de la Garde russe. Ce brave régiment reçut une nouvelle aigle par ordre impérial du 15 juin 1813.

Rappelons que c'est également au cours de cette bataille, plus précisément à Dobroye, à l'ouest de Krasnoïe, que le maréchal Davout perdit tous ses bagages, dont son uniforme, son chapeau et surtout son bâton de maréchal. 


Il semblerait, selon certaines sources, que le chapeau soit en fait celui de Vandamme capturé à Kulm et non celui de Davout.

Le bâton de maréchal de Davout en 1909, sur la tombe de Koutousov.
(Hekkel - Trophäen in der Kathedrale von Kasen,
1909.)

Cartes : Johnston, Alex. Keith, Atlas to Alison's History of Europe, William Blackwood and Sons, Edinburgh and London,  1848 et 1850.
Les traductions sont basées sur celles du Guide Napoléon.

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