Campagne de 1809

 

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Conférence1809

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05-06 juillet 1809 : bataille de Wagram

Texte ci-dessous extrait de Éphémérides militaires depuis 1792 jusqu'en 1815, ou Anniversaires de la valeur française. Juillet. par une société de militaires et de gens de lettres, 1818 Pillet aîné (Paris) 1818-1820.
Nous avons modernisé l'orthographe et les noms des lieux, ainsi que quelques autres éléments trop datés de 1820.

Le 5 juillet 1809.  PASSAGE DU DANUBE ET BATAILLE D'ENZERSDORF[1]  

Depuis la bataille d'Essling (22 mai), les deux armées française et autrichienne étaient restées sur les deux rives du Danube, sinon  inactives, du moins sans rien tenter d'offensif contre l'une d'elles.

 

L'armée autrichienne, recrutée de nombreuses levées faites en Hongrie, en Moravie et en Bohême, comptait dans ses rangs, sous les murs de Vienne, de cent soixante-dix à cent quatre-vingt mille hommes, et de huit à neuf cents pièces d'artillerie. Peu confiante en elle-même pour un mouvement d'agression, elle se contentait, de la position centrale qu'elle avait prise, de couvrir la Bohême, la Moravie et une partie de la Hongrie.

 

Pour ajouter de nouvelles chances favorables à sa position défensive, le général autrichien avait fait établir, parallèlement au Danube , et vis-à-vis le point du passage effectué le 22 mai, des ouvrages de campagne dont la droite était appuyée à Gross-Aspern, le centre à Essling, et la gauche à Enzersdorf, liés entre eux par des redoutes palissadées, fraisées et armées de plus de cent cinquante pièces de canon de position. Le gros de l'armée ennemie, établi perpendiculairement au Danube sur une hauteur à une lieue en arrière de ces premiers retranchements, avait son front couvert par un ruisseau.

 

Ainsi retranchée, et croyant être bien défendue par un large fleuve, l'armée autrichienne attendait une nouvelle attaque des Français, dans l'espérance que, plus heureuse encore qu'au 22 mai, et surtout plus savante, elle réussirait enfin à les précipiter dans le Danube[2]. Cependant il n'existait plus de Danube pour l'armée française. Ce fleuve, de quatre cents toises de largeur, avait été dompté par les habiles travaux du général Bertrand[3] et des officiers du génie sous ses ordres.  Désormais un libre et commode passage était assuré, et présentait une entière sécurité pour nos opérations sur l'une et l'autre rives.

 

Après la bataille d'Essling, Napoléon n'étant point inquiété par l'ennemi dans l'île de Lobau, où il s'était retiré, conçut le projet d'y laisser son armée, et de s'y fortifier en attendant qu'il pût prendre sa revanche. Cette île très boisée, qui a deux lieues de superficie, devint donc une véritable place forte, par les immenses ouvrages qui y furent construits. Trois ponts parallèles, de six cents pas de longueur, et sur l'un desquels pouvaient passer trois voitures de front, liaient cette île à la rive droite, et favorisaient nos communications avec Vienne et les troupes qui maintenaient cette capitale. Des estacades sur pilotis, construites dans diverses directions, les assuraient contre toute insulte, même contre l'effet des brûlots et machines incendiaires. Cent vingt pièces d'artillerie de position défendaient nos redoutes et nos têtes de pont. L'île Lobau avait reçu le nom d'lie. Napoléon, et les îles adjacentes également fortifiées, ceux de Montebello, d'Espagne, de Petit, trois de nos généraux tués à  Essling et devant Presbourg, et d'Alexandre (prénom du prince de Neuchâtel). Un mois avait suffi pour construire tous ces magnifiques ouvrages, qui excitaient l'étonnement et inspiraient l'admiration. Au 1er juillet, l'armée sous les murs de Vienne était forte de cent cinquante-cinq mille hommes. Les troupes qui avaient combattu à  Essling étaient campées dans l'île Lobau depuis cette bataille; les autres, occupant la rive droite, étaient réparties depuis Vienne jusque vis-à-vis de Presbourg. 

 

Napoléon, qui occupait Schönbrunn, palais des souverains d'Autriche, à deux lieues de Vienne, vint établir son quartier-général dans l'île Lobau, le 1er juillet[4] ; dès ce moment tout annonça que le sort de la monarchie autrichienne allait prochainement se décider par une grande bataille.

 

Depuis le 22 mai, une espèce de suspension d'armes tacite avait laissé aux deux partis la facilité de travailler à leurs retranchements respectifs, sans aucun obstacle, et les deux armées, séparées seulement par le dernier bras du Danube, à peine large de soixante pas, sur certains points, n'avait commis aucun acte d'hostilité. Par les retranchements que l'ennemi avait établis à Aspern,  Essling et Enzersdorf, il avait clairement indiqué quelle était sa pensée sur nos projets; il fallait donc le confirmer dans son opinion, en portant son attention sur ce point, afin de la détourner du véritable but de l'opération, qui était de rendre nuls ces retranchements, en passant le fleuve au-dessous du point où l'armée l'avait passé au 22 mai.

 

Le 2 juillet, cinq cents voltigeurs passèrent sur la rive gauche, vis-à-vis  Essling. Un petit pont fut jeté, et une redoute établie aussitôt en avant. Les batteries d'Essling, ne doutant pas que ce ne fût une première batterie que l'on voulait faire agir contre elles, tirèrent avec la plus grande activité.

 

Le 4, dans la journée, l'armée se réunit dans l'île Lobau et aux environs d'Ebersdorf, sur la rive droite. A dix heures du soir, le général Oudinot, commandant les grenadiers et les voltigeurs réunis, fit embarquer sur le grand bras du Danube quinze cents voltigeurs commandés par le général Conroux. Le colonel Baste[5], avec dix chaloupes canonnières, les convoya et les débarqua sur la rive gauche au-delà du dernier bras du Danube; quelques partis ennemis furent repoussés, et nos batteries jouèrent sur celles des Autrichiens.

 

A onze heures, une épouvantable canonnade s'engagea de toutes nos batteries faisant face aux retranchements de la rive gauche; notre feu se dirigea principalement sur Enzersdorf, où appuyait la gauche de ces retranchements. Bientôt nos obus y mirent le feu, et en peu d'heures cette petite ville ne fut plus que ruines, victime infortunée d'une ruse de guerre.

 

L'ennemi, trompé par nos démonstrations vigoureuses sur les points qu'il avait fortifié, répondit de toute son artillerie. Pendant deux heures, un horrible fracas retentit de toutes parts; la détonation de près de trois cents bouches à feu tirant dans un espace très resserré était si violente qu'elle avait communiqué une espèce de vibration au terrain que nous occupions. L'île Lobau frémissait véritablement sous nos pas. Un orage qui avait eu lieu vers le milieu de la journée, et s'était ensuite dissipé, éclata de nouveau avec une nouvelle violence au moment où nous engagions la canonnade ; le vent le plus impétueux ébranlait la forêt, dans laquelle l'armée était entassée, et brisant les arbres les plus vigoureux, écrasait de leur chute nos soldats, rivalisant ainsi de destruction avec les projectiles ennemis. Des torrents de pluie avaient fait une espèce de lac d'une grande partie de l'île. L'obscurité la plus profonde enveloppait l'atmosphère. Elle n'était dissipée que par de longs éclairs, les bombes et les obus qui, décrivant leur courbe, sillonnaient l'air de leur trace lumineuse. La foudre, qui pendant cette nuit effroyable tomba plusieurs fois au milieu de nos bataillons, nous convainquit que le tonnerre (que nous ne pouvions entendre) unissait son fracas à celui de l'artillerie.

 

Pendant que nos batteries incendiaient Enzersdorf et faisaient taire celles des Autrichiens, le colonel Sainte-Croix[6], aide-de-camp du maréchal Masséna, passait dans des barques avec deux mille cinq cents hommes, sur la rive gauche au-dessous d'Enzersdorf, sans éprouver que de légers obstacles. Le chef de bataillon Dessales, du génie de la marine, qui avait fait préparer d'avance un pont d'une seule pièce, entre l'île Alexandre et l'île Lobau, le plaça, en moins d'un quart d'heure, sur le même point où avait passé le colonel Sainte-Croix, et notre infanterie le traversa au pas accéléré. Une heure après, les capitaines du génie Bazelle et Peyerimoffe jetèrent, à peu de distance du premier, l'un un pont de bateaux, l'autre un pont de radeaux, de sorte qu'à trois heures après minuit l'armée française avait quatre ponts liant la rive ennemie à l'île Lobau, et protégée par le feu de nos batteries, elle avait débouche la gauche à quinze cents toises d'Enzersdorf, et la droite sur Vittau.

 

A cinq heures du matin le temps était redevenu serein ; le corps du maréchal Masséna tenant la gauche, ceux du prince de Ponte- Corvo[7] et du général Oudinot au centre, et celui du maréchal Davout à la droite, étaient sur la rive gauche ; l'armée d'Italie, sous les ordres du prince Eugène, le corps du maréchal Marmont, la Garde et les cuirassiers étaient encore dans l'île Lobau, et débouchaient successivement.  Ainsi donc l'armée française était parvenue à tourner le camp retranché de l'ennemi, établi parallèlement au Danube, et à rendre inutiles tous les ouvrages élevés pour s'opposer à son passage.

 

A huit heures du matin, les batteries qui avaient tiré toute la nuit sur Enzersdorf avaient fait un tel effet qu'on n'avait laissé que quatre bataillons pour garder ses ruines; le colonel Sainte-Croix y marcha, s'en empara et fit prisonniers les troupes qui s'y trouvaient. Le général Oudinot cerna le château de Sachsengang, que l'ennemi avait fortifié, fit capituler les neuf cents hommes qui le défendaient, et prit douze pièces de canon.

 

Toute l'armée se déploya alors dans la plaine d'Enzersdorf. Cependant les Autrichiens, déçus dans leur espérance, revinrent peu-à-peu de leur étonnement, et tentèrent de saisir quelques avantages dans ce nouveau champ de bataille. Le gros de leur armée se tenant toujours dans ses lignes, ils détachèrent plusieurs colonnes d'infanterie, de l'artillerie et toute leur cavalerie, pour essayer de déborder la droite de l'armée française. Ces divers corps s'emparèrent du village de Rutzendorf ; mais le général Oudinot les en eut bientôt chassés, et le maréchal Davout, marchant toujours vers la droite, se dirigea de manière à menacer la gauche de l'ennemi.

 

Depuis midi jusqu'à neuf heures du soir, l'armée manœuvra dans cette immense plaine, et l'ennemi, résistant peu, se replia partout où on l'attaqua. Le maréchal Masséna s'empara successivement des ouvrages d'Essling et de Gross-Aspern, le prince de Ponte-Corvo fit enlever par les Saxons le village de Raasdorf. Vers les neuf heures, une attaque fut faite sur le village de Wagram, où paraissait être le centre de l'armée autrichienne; mais l'obscurité ayant fait manquer d'ensemble les divers mouvements, elle ne put réussir, et les deux armées, cessant alors leur feu, se préparèrent à livrer le lendemain une bataille générale et décisive.


[1] Rapports français et étrangers. — Notes communiquées.

[2] Les causes qui firent perdre la bataille d'Essling avaient tellement inspiré de la confiance aux habitants de Vienne dans la protection de ce fleuve, que, lorsqu'on leur parlait de tous les moyens qu'avaient les Français pour effectuer le passage et battre l'armée ennemie, ils répondaient toujours: « Cela serait peut-être si nous n'avions pour nous le général Danube. »

 

[3] En 1814, il suivit Napoléon à l'île d'Elbe ; en 1815, il partagea encore sa fortune, et fut mené avec lui à l'île de Sainte-Hélène.

[4] Lorsque Napoléon voyageait en voiture, il avait l'habitude de lire, et, à cet effet, un petit coffre renfermant les livres qui lui plaisaient le mieux était toujours placé à côté de lui. Montesquieu, Bossuet, les Commentaires de César étaient ses livres favoris. Le jour où il vint en voiture de Schönbrunn s'établir dans l'île Lobau, il lut pendant le trajet les Mémoires historiques du comédien Dazincourt. La veille d'une bataille... Quelle étrange bizarrerie !

 

[5] Tué général de brigade à la bataille de Brienne, en 1814.

 

[6] Tué général de brigade en Portugal en 1810.

 

[7] Futur roi de Suède

 

 

 

Le 6 juillet 1809. BATAILLE DE WAGRAM 

Les diverses escarmouches qui avaient suivi le passage du Danube (5 juillet) n'étaient que le prélude d'une des grandes batailles qui ont illustré l'empire français.

 

Les deux armées françaises et autrichiennes, fortes, comme nous l'avons déjà dit, la première de cent cinquante mille hommes, la seconde de cent soixante-dix mille, et hérissées de quatorze à quinze cents bouches à feu, passèrent la nuit du 5 au 6 juillet à se préparer au combat. Le 6, à la pointe du jour, on aperçut l'armée autrichienne en position sur une hauteur qui dominait la plaine, et sur le front de laquelle on avait commencé à élever quelques redoutes. Sa droite, appuyée au Danube, son centre au village de Wagram, et sa gauche s'étendant au-delà de celui de Markgrafneusiedl. L'armée française se développa et se rangea parallèlement, à une portée de canon de l'armée ennemie ; mais au lieu d'appuyer sa gauche au Danube, Napoléon laissa à dessein près d'une lieue d'intervalle jusqu'à ce fleuve. Le corps du maréchal Masséna, duc de Rivoli, tint l'extrême gauche, ayant à sa droite celui du maréchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, qui s'appuyait au prince Eugène, vice-roi d'Italie. Celui-ci se liait au centre, qu'occupait le corps du général Oudinot, ayant le général Marmont, duc de Raguse, en seconde ligne. Le maréchal Davout, duc d'Auerstaedt, tenait la droite, et se trouvait en face de Neusiedel, remarquable par une tour carrée qui s'élevait au-dessus du village, et servait au 3e corps de point de direction. La garde impériale et la plus grande partie de notre cavalerie étaient en réserve derrière le centre et la gauche.

 

Le maréchal Masséna, blessé sérieusement la veille d'un coup de pied de cheval à la tète, malgré de vives douleurs, ne voulut point quitter le champ de bataille, et pendant cette grande journée il commanda et présida lui-même à toutes les opérations des troupes sous ses ordres, porté dans une calèche partout où le danger nécessitait sa présence. Le champ de bataille avait deux lieues d'étendue. Les colonnes des deux armées belligérances les plus rapprochées de la ville de Vienne, n'en étaient pas à douze cent toises, de sorte que la nombreuse population de cette capitale, qui couvrait les tours, les clochers et les toits, dominant ainsi la vaste plaine de Wagram , allait assister à ce grand spectacle, et juger par elle-même si la valeur de l'armée autrichienne était digne de la grande cause qu'elle était appelée à défendre.

 

Au premier rayon du soleil levant, la canonnade s'engagea. Le 3e corps, commandé par le maréchal Davout, qui se dirigeait sur Neusiedl, et dont le mouvement tendait à déborder l'aile gauche de l'ennemi, rencontra le corps autrichien de Rosenberg, qui s'avançait, dans l'intention semblable de déborder la droite des Français. Il fallait donc que l'une de ces deux masses passât sur le corps à l'autre pour parvenir à son but. Pendant deux heures le combat fut des plus opiniâtres : mais fatigué enfin de n'atteindre que de loin un ennemi que l'ardente valeur des troupes sous son commandement lui donnait l'assurance de vaincre, le maréchal Davout fait battre la charge dans tous les rangs; les divisions Morand et Friant à l'extrême droite, celles des généraux Gudin et Puthod à leur gauche, la baïonnette 'en avant, marchent aux Autrichiens ; et malgré un feu terrible de mitraille, elles gravissent les hauteurs sur lesquelles ceux-ci combattent et se croient inexpugnables. Dès ce moment le combat sur ce point est tout à notre avantage; l'ennemi recule devant nos baïonnettes ; et quoique se retirant en ordre, il cède toujours le terrain, suivi vivement dans sa retraite par le 3e corps.

 

Pendant que ceci se passait à notre droite, le combat s'engageait sur toute la ligne. L'archiduc Charles voulant profiter de la faute qu'il supposait que Napoléon avait faite en n'appuyant pas sa gauche au Danube, porta de grandes forces sur sa droite, dans le dessein alors d'isoler l'armée française de ses ponts sur le Danube. A travers cet intervalle, il dirige lui-même le long du fleuve un corps de quarante mille hommes, qui repousse d'abord le peu de troupes qu'il rencontre, et vient menacer notre flanc, pendant que le front de notre gauche est aussi violemment attaqué par des forces considérables. Le village de Gross-Aspern, que défendaient les troupes du maréchal Masséna, est emporté. Le corps du prince de Ponte-Corvo, composé de Saxons, est enfoncé, et fuit en désordre. Notre aile gauche, ainsi entamée, se replie, et vient se placer en équerre, faisant face au Danube. L'ennemi, profitant de ce premier succès, continue sa marche, et débordant notre flanc de plus d'une demi-lieue, pousse des partis jusqu'auprès de nos ponts sur l'île Lobau. L'épouvante se répand sur nos derrières; la bataille paraît perdue à cette foule de non combattants qui suivent les armées, et ils fuient dans l'île Lobau, où déjà ils annoncent un grand désastre.

 

Cependant ce succès des Autrichiens, qui avait été prévu, allait leur devenir funeste. Il était dix heures. Napoléon, qui dès les premiers coups de canon s'était porté vers le 3e corps, revient en toute hâte à notre aile gauche, et s'avance au milieu de la mitraille, à petite portée de fusil, pour reconnaître lui-même l'ennemi. D'après ses ordres, le général Lauriston, avec une batterie de cent pièces d'artillerie, s'avance, sans tirer, jusqu'à demi-portée, et là commence une effroyable canonnade. Pendant que le duc de Rivoli et le prince de Ponte- Corvo, reprenant l'offensive, attaquent de front le corps ennemi qui s'est imprudemment engagé, une partie du corps du vice-roi d'Italie et la réserve d'infanterie le prennent en flanc, tandis que la cavalerie de la garde et celle de réserve, commandées, la première par le maréchal Bessières, et la seconde par le général Lasalle, s'élancent pour le charger sur ses derrières. La colonne autrichienne, étrangement compromise, court risque d'être séparé du reste de l'armée, lorsque, dès la première charge, le maréchal Bessières est blessé d'un boulet qui tue son cheval, et le général Lasalle tué d'une balle. Dès lors, notre cavalerie ne fait plus que des charges partielles, incapables de procurer les résultats qu'on s'en promettait. Dans le même moment, le centre de l'armée autrichienne ayant fait un effort sur le centre de l'armée française pour dégager sa droite, notre artillerie et notre infanterie de réserve, qui commençaient à peine leur mouvement pour couper la retraite au corps de quarante mille hommes, devinrent indispensable pour soutenir notre centre, qui déjà perdait du terrain. A la faveur de cette fluctuation dans nos mouvements, le corps ennemi parvint bientôt à se dégager; il rétrograda, se remit en ligne, et les deux partis reprirent sur ce point la même position qu'ils avaient avant l'attaque. Pendant que Napoléon voyait ainsi à notre aile gauche sa manœuvre si habilement préparée échouer par un hasard inattendu; il obtenait un succès éclatant à l'extrémité opposée de sa ligne de bataille. Le maréchal Davout, après avoir chassé les Autrichiens de leur première position et du village de Neusiedl, emporté à la baïonnette, les avait toujours poussés devant lui; et parvenant enfin à déborder leur gauche, il réussit à former en bataille sur leur flanc les divisions Morand et Friant, ayant la cavalerie du général Montbrun à leur droite, tandis que les divisions Gudin et Puthod continuaient leur attaque de front. Prise ainsi de front et de flanc, l'aile gauche ennemie ne put résister, et se replia sur le centre.

 

Il était midi. Napoléon, qui ne prévoyait point encore quel serait l'issue de la bataille, aperçoit tout à coup le 3e corps, qui, poussant toujours l'ennemi devant lui, arrivait par les hauteurs sur le village de Wagram[1]. Mettant aussitôt à profit l'audacieuse et heureuse manœuvre du maréchal Davout, il fait dire au maréchal Masséna de tenir bon, que la bataille est gagnée, et ordonne une attaque générale. Pendant que le maréchal Masséna et le prince de Ponte-Corvo tiennent en échec l'aile gauche autrichienne, le général Macdonald, du corps du prince Eugène, soutenu du général Reille, commandant les fusiliers de la garde, attaque le centre de la ligne ennemie. Le général Oudinot, dont le corps était le plus rapproché des divisions Gudin et Puthod, et qui arrivait aussi sur les hauteurs, vis-à-vis de Wagram, s'élance et marche sur ce village. L'ennemi, dont l'aile gauche était déjà en retraite, ne peut soutenir le nouveau choc de nos braves soldats, qui, par une noble et vaillante émulation, veulent égaler les succès obtenus par le 3e corps. Wagram est emporté par les généraux Macdonald et Oudinot, et l'aile droite autrichienne, compromise et menacée d'être tournée, est contrainte à se retirer précipitamment. La bataille est gagnée; l'armée autrichienne, mise en désordre, fuit par Wolkersdorf sur la Moravie, et laisse en notre pouvoir dix drapeaux, quarante pièces de canon, près de vingt mille prisonniers, dix mille blessés et un grand nombre d'équipages. Sa perte en tués s'éleva à plus de quatre mille hommes. Parmi ces derniers se trouva le général Normann. Ce général, que ses talents militaires distinguaient dans l'armée autrichienne, était Français ; il fut tué par le 15e régiment d'infanterie légère de la division Friant. Notre perte, moins considérable que celle de l'ennemi, fut de six mille blessés et deux mille cinq cents tués. Parmi les premiers, on remarqua par leur brillante conduite les généraux Seras, Grenier, Vignole, Sahuc, Frère, Defrance et les majors de la garde Daumesnil[2] et Corbinau. Le colonel Sainte-Croix[3], aide-de-camp du maréchal Masséna, se distingua plusieurs fois dans les journées des 5 et 6, et fut aussi blessé. La France fit une perte dans la personne du général de division Lasalle. Cet officier, du plus grand mérite, était généralement regardé comme le meilleur de nos généraux de cavalerie légère ; il emporta avec lui l'estime et les regrets de toute l'armée. Le colonel Oudet[4], du 9e de ligne, nommé général de brigade la veille de la bataille, y périt avec vingt-deux officiers de son régiment. Toutes les armes rivalisèrent de gloire et de vaillance dans cette brillante journée; les chasseurs à cheval et l'artillerie de la garde impériale se distinguèrent surtout par l'audace et le bonheur de leurs attaques.

 

Vers les dix heures du matin, quand notre gauche plia, un jeune officier saxon (dont nous regrettons de ne pas connaître le nom) cherchait à rallier sa troupe. Il priait, menaçait, frappait les fuyards, mais inutilement. Voyant enfin que ses efforts étaient insuffisants, il arrache son drapeau des mains de celui qui l'emportait, et s'élançant vers la Garde impériale, il se jette dans les rangs des grenadiers, en s'écriant: "Français, je vous le confie, vous saurez le défendre; mon régiment est partout où on fait face à l'ennemi." Ce beau mouvement arrêta les Saxons; ils se rallièrent, et bientôt se battirent avec la plus grande valeur. Quelle différence des Saxons de 1809 combattant à Wagram, aux Saxons de 1813 à Leipzig, abandonnant lâchement l'armée française,  et tournant leurs armes contre elle sur le champ de bataille même! ! !

 

La bataille de Wagram força encore une fois l'Autriche à s'humilier. L'archiduchesse Marie-Louise, en épousant Napoléon, fut le gage d'une paix qui paraissait durable, mais dont la prompte rupture a remué le système politique de l'Europe jusque dans ses fondements, et a donné le signal de ces violentes commotions dont le terme n'est peut-être pas encore arrivé.   

 


[1] Napoléon, découvrant le corps du maréchal Davout, s'écria: "Vous verrez que cet homme me gagnera encore cette bataille !" se rappelant sans doute qu'il devait principalement au 3e corps d'armée le succès de la bataille d'Iéna.

 

[2] Plus tard général de brigade. C'est le même qui, eu 1814, défendit si vaillamment contre les armées alliées le château de Vincennes. Idem en  1815.

[3] Tué général de brigade en Portugal.

[4]  Cet officier, fils d'un laboureur du Jura, était connu dans l'armée par son courage opiniâtre et ses sentiments bien français. Dès le commencement de sa carrière, blessé au combat de San-Bartholomeo, ses camarades voulaient l'enlever. « Non, non! s'écria-t-il, les Espagnols sont là; c'est là qu'il faut marcher.- Mais si nous ne vous enlevons pas, vous resterez au pouvoir de l'ennemi. — Eh bien! repoussez l'ennemi, et je ne lui resterai pas. »

On a prétendu que le colonel Oudet était à la tête de la secte on de la loge des Philadelphes, parmi lesquels on comptait, dit-on, Malet et Lahorie (qui, en 1812, tentèrent à Paris une conspiration contre le gouvernement de Napoléon), Picquerel, Gindre et Charles Nodier (l'un des rédacteurs du Journal des Débats). Un ouvrage publié après le 31 mars i8i4, et M. Cadet de Gassicourt dans son Voyage en Autriche, donnent pour but à cette association le rétablissement de la liberté et des institutions républicaines, que le concordat et les constitutions de l'empire avaient fait perdre au peuple français.

 

 

 

 

La "galerie" des panoramas :http://extrazoom.com/gallery/Wagram.html


Le Marschfeld, plaine au sud de Wagram



Axe de l'attaque de la colonne de Macdonald.


Plus loin, le long du même axe.


Ici est mort Lasalle.

 

Suite 09 juillet 1809 : bataille d'Hollabrunn

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