CAMPAGNE DE 1805
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2 décembre 1805 : bataille d'Austerlitz

Le 2 décembre 1805 (11 frimaire an 14).
BATAILLE D'AUSTERLITZ
L'Europe était en paix, et respirait enfin de la désastreuse guerre qui pendant dix ans l'avait désolée. Sorti vainqueur de cette terrible lutte, le peuple français ayant successivement traité d'égal à égal avec tous les souverains qui naguère le menaçaient de châtiments, venait de sceller son triomphe en forçant le plus acharné de ses ennemis à reconnaître son indépendance et le gouvernement de son choix. Mais lorsque les événements qu'avaient amenés les victoires de nos armées contraignaient l'Angleterre à conclure le traité d'Amiens en mars 1802 avec le Premier consul de la République française, cette puissance, qui ne peut conserver sa prépondérance qu'à la faveur des déchirements politiques que provoque la guerre, se préparait à reprendre les armes. Sous différents prétextes, elle éluda de remplir toutes les conditions du traité de paix. Une année ne s'était pas écoulée depuis sa conclusion, que le cabinet de Saint-James refusa formellement de rendre l'île de Malte, de manda que celle de Lampedouse lui fût livrée, que les troupes françaises évacuassent la Hollande ; il fit saisir, sans déclaration préalable, tous nos bâtiments de commerce qui furent rencontrés sur mer, naviguant en sécurité sous la foi publique, et les hostilités recommencèrent lorsqu'à peine les deux nations avaient eu le tems de s'apercevoir qu'elles avaient cessé.
Cependant, quelle que fût l'ardeur du gouvernement anglais à rentrer en lice, aucun indice n'indiquait encore qu'il eût trouvé de nouveaux alliés. Tranquille sur les dispositions des puissances continentales, Napoléon Bonaparte put donc porter toute son attention et toutes les forces de la république vers la guerre maritime. L'Angleterre, vulnérable d'un seul côté sur le continent, y fut d'abord attaquée. Le général Mortier prit possession, presque sans coup férir, du Hanovre, et fit prisonnière de guerre, sans combat, toute l'armée anglaise, dont le chef, le duc de Cambridge, s'échappa seul. Dans le même tems, des préparatifs immenses avaient lieu pour porter à cette éternelle ennemie de la France des coups plus dangereux et probablement aussi certains. De nombreux vaisseaux de guerre étaient construits dans tous nos ports avec une incroyable activité. D'innombrables bâtiments de transport, fournis par le patriotisme de la nation, se réunissaient sur les côtes de la Manche ; et cent quarante mille hommes, destinés à une descente, campaient depuis Ostende jusqu'à Boulogne, en face de la côte ennemie.
Pendant deux ans, ces troupes se familiarisent avec un élément qu'elles s'attendent à dompter bientôt. Pleines de confiance en leur propre valeur et dans le génie du chef de l'État, à qui la nation venait de conférer la dignité impériale, elles brûlent de s'élancer sur le sol britannique, pour refouler vers leur source toutes les calamités de la guerre, et conquérir le repos du monde sur les ruines de l'atelier de toutes ses discordes. Déjà tout annonce un embarquement prochain et général ; tous les bâtiments de transport, toutes les escadres qui doivent les protéger, sont réunis à Boulogne, Vimereux et Ambleteuse ; l'armée, serrée en masse sur ces trois points rapprochés, peut en vingt-quatre heures quitter la terre et mettre à la voile ; l'aigle française, à peine déployée sur nos bannières, va bientôt planer sur la rive d'Angleterre, lorsque l'Autriche, déclarant la guerre à la France, appelle sur elle la tempête qui grondait sur son alliée; contrainte d'échanger le théâtre de ses victoires, notre armée quitte les bords de l'Océan et vole en Allemagne.
On n'est pas généralement d'accord sur la réalité des intentions de Napoléon, lorsqu'il menaçait ainsi l'Angleterre. Mais ce doute, que quelques personnes ont partagé, et qui ne peut nécessairement venir que de l'opinion qu'une descente était alors impossible, se détruit facilement, si l'on veut bien réfléchir au prodigieux amas de bâtiments de transport de toutes dimensions entassés dans un étroit espace qui permettait de les faire agir simultanément ; à la courte durée du trajet, qui dans une nuit pouvait être terminé sous la protection de nos vaisseaux de guerre, assez nombreux pour repousser jusqu'au débarquement toutes les croisières anglaises ; à l'excellence et à la multitude des précautions prises pour l'armement, l'équipement de l'expédition, son agilité et sa force, enfin à l'ardeur de nos troupes et à leur adresse dans les manœuvres de mer, contractées par deux ans d'exercice journalier. Nous affirmons donc, et tous les marins ou militaires instruits, tous les gens qui ont vu nos ports et nos camps sur les côtes de la Manche, partageront notre opinion, qu'une descente en Angleterre était non-seulement possible, mais que son succès était certain. Il y eût eu sans doute de nombreuses victimes avant d'atteindre la côte ennemie; quelle est l'expédition militaire qui n'a pas ses périls? mais toujours est-il que la masse de notre armée eût débarqué. Dès lors la conquête de la Grande-Bretagne était-elle plus difficile que la conquête de l'Autriche ou de la Prusse?
L'Angleterre ne se fit pas illusion sur l'imminence du danger qui la menaçait ; elle reconnut bien vite que les démonstrations de l'armée française étaient sérieuses. Une diversion continentale pouvait seule la sauver, et ce fut vers ce but que tendirent tous ses efforts, plutôt que vers la défense locale de son territoire, pour laquelle elle reconnaissait l'insuffisance de ses forces. Son or et sa cauteleuse diplomatie préparèrent une nouvelle coalition des puissances européennes contre la France. La Russie, l'Autriche, la Suède, les Deux-Siciles furent les premières à y accéder. La Prusse se décida aussi, mais plus difficilement, à rompre sa neutralité ; cependant son traité d'accession n'ayant été conclu qu'au moment où nos victoires nous avaient déjà ouvert les portes de Vienne (Voyez le 14 octobre, bataille d'Iéna), cette puissance n'osa plus le mettre à exécution, et attendit que Ia fortune lui offrît une occasion plus favorable. La victoire d'Austerlitz mit fin à ses relations avec nos ennemis, que pour son malheur elle renouvela dix mois plus tard.
Lorsque Napoléon eut connaissance de la rupture prochaine de la paix continentale, il n'épargna rien pour l'empêcher. Il était arrivé au moment de recueillir enfin le fruit de ses longs et gigantesques efforts pour attaquer au cœur cette orgueilleuse Angleterre qui, dans sa position insulaire, s'était crue jusque là inexpugnable ; il ne pouvait donc, sans une vive peine, se voir contraint d'ajourner ses projets, et de porter au continent des coups qu'il ne lui avait pas destinés.
Ce fut surtout vers le cabinet de Vienne, comme le plus important dans la coalition, qu'il dirigea ses offres conciliatrices. Mais elles furent inutiles, l'Angleterre prévalut. Le souvenir encore récent de Marengo et de Hohenlinden, n'arrêta point l'Autriche, et lorsque les vainqueurs demandaient instamment le maintien de la paix, les vaincus voulurent obstinément la guerre.
Le plan de la nouvelle coalition était vaste et de nature à écraser la France, s'il eût été exécuté avec la même précision qu'on lui avait assignée lors de sa conception. Dès le commencement des hostilités, une armée anglo-russe devait débarquer dans le royaume de Naples, et de concert avec les troupes napolitaines, s'avancer en Italie, pendant que cent vingt mille Autrichiens, sous l'archiduc Charles, forceraient les Français à évacuer la Lombardie, et marcheraient sur le Piémont. Dans le même tems, cent vingt mille Autrichiens et cent mille Russes devaient, à travers la Bavière et le Tyrol, se porter sur le Rhin. Un corps de soixante mille Anglais, Russes et Suédois, devait attaquer la Hollande. Le nombre de troupes que l'Autriche avait promis de mettre sur pied, dans le courant de cette guerre, s'élevait à trois cent vingt mille hommes ; la Russie devait en fournir cent quatre- vingt mille. Les alliés se flattaient, en outre, d'ajouter bientôt à toutes ces forces les contingents de la Prusse, de la Saxe et de la Hesse, dont ils sollicitaient l'accession à la coalition.
Des projets aussi formidables nécessitaient des négociations trop lentes, des combinai sons trop multipliées, des efforts trop vigoureux, pour que leur exécution fût facile et prompte. De l'ensemble dans les opérations préparées, de la coopération simultanée de chaque partie contractante, dépendaient uniquement le succès. Mais il importait bien moins à l'Angleterre d'assurer l'avantage de la campagne prochaine à ses alliés, que de hâter l'ouverture de cette campagne. Les angoisses bien légitimes que lui causait le voisinage de l'armée française, lui commandaient impérieusement, avant toute chose, de l'éloigner de ses rivages à quelque prix que ce fût, et quels que pussent être d'ailleurs les résultats des événement militaires sur le continent. Aussi accéléra-t-elle de tout son pouvoir la déclaration de guerre de l'Autriche ; qui imprudemment parut dans l'arène sans être soutenue par l'armée russe, qui devait l'appuyer en Allemagne, avant d'avoir elle-même levé toutes les troupes qui devaient augmenter ses chances de succès.
Dès les premiers jours de septembre 1805, une armée autrichienne, forte de quatre-vingt-dix mille hommes, commandée par l'archiduc Ferdinand, sous la direction du général Mack, passa l'Inn, et somma l'électeur de Bavière de se joindre à la coalition. Sur le refus de ce prince elle envahit ses États et s'avançant en Souabe, prit position aux défilés de la forêt Noire, d'où elle n'avait plus que deux ou trois jours de marche pour arriver au Rhin. Dans le même tems, un corps de trente mille hommes, sous l'archiduc Jean, occupa le Tyrol pour appuyer la gauche de l'armée de Bavière, et la droite de celle d'Italie, qui, sous les ordres de l'archiduc Charles, et forte de cent mille hommes, se portait sur l'Adige à la même époque.
Lorsque l'Autriche s'exposait ainsi seule sur le champ de bataille, la première armée Russe avait encore six semaines de marche pour arriver sur l'Inn. Mais le général Mack pensa que l'armée française étant encore sur les bords de l'Océan lorsqu'il entra en Bavière, il pourrait l'arrêter quand elle se présenterait devant les positions qu'il venait de prendre et qu'il faisait fortifier, assez longtems pour que ses alliés pussent l'y joindre. L'habileté du chef de l'armée française, la rapidité extraordinaire de la marche de cette armée, que n'avait pu soupçonner le flegme méthodique allemand, déjouèrent les calculs du général autrichien, et firent échouer les projets de la coalition, dont tous les développements n'eurent pas le tems d'éclore.
Parmi les transactions diplomatiques qui furent passées à cette époque entre les cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg, on trouve un ordre de marche tracé pour l'armée russe, qui est un argument sans réplique en faveur de la supériorité d'une armée française dans l'agilité et la rapidité de ses mouvements.
Cette pièce officielle porte que les troupes russes ayant à parcourir depuis Brody, leur point de réunion, jusqu'à l'Inn, un espace de deux cent quatre-vingts lieues, et partant le 16 août, devaient arriver sur cette rivière le 16 octobre suivant. Ces troupes n'atteignirent effectivement l'Inn que le 17 ou 18 octobre, quoiqu'elles eussent voyagé en toute diligence, souvent en voiture, et qu'aucun obstacle ne les eût arrêtées dans le pays ami qu'elles tra versaient. Des côtes de la Manche jusqu'à l'Inn, on compte deux cent soixante-quatorze lieues. L'armée française ne se mit en mouvement que le 26 août, et, cependant, le 17 octobre elle se trouvait aussi sur l'Inn, après avoir parcouru cent lieues d'un pays ennemi, et dispersé l'armée autrichienne, dont elle
Aussitôt que l'empereur Napoléon eut perdu l'espoir de conserver la paix continentale, il se hâta de gagner de vitesse la coalition, et de tomber avec la majeure partie de ses forces sur l'armée autrichienne de Bavière, avant que l'armée russe eût effectué sa avait pris ou tué soixante mille hommes. L'histoire des guerres anciennes et modernes n'offre point d'exemple d'une activité si extraordinaire et si brillante. Aussitôt que l'empereur Napoléon eut perdu l'espoir de conserver la paix continentale, il se hâta de gagner de vitesse la coalition, et de tomber avec la majeure partie de ses forces sur l'armée autrichienne de Bavière, avant que l'armée russe eût effectué sa jonction avec elle. Le maréchal Massena prit le commandement de soixante mille hommes réunis dans l'Italie septentrionale ; vingt mille Français qui occupaient le royaume de Naples reçurent Tordre d'évacuer ce pays, et de se joindre aux troupes de Massena, qui put alors tenir tête à l'archiduc Charles. Le maréchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, ne laissant qu'une forte garnison dans la forteresse d'Hameln, quitta le Hanovre et marcha vers Francfort-sur-le-Main, avec vingt-cinq mille hommes. Le général Marmont, avec un corps gallo-batave de vingt-cinq mille hommes, sortit de la Hollande et se porta sur Mayence. Dans le même tems, l'armée campée près de Boulogne, à l'exception de quelques corps envoyés sur d'autres points, marchait sur le Rhin, et passait ce fleuve de Mayence à Strasbourg. De sorte que Napoléon entrait en Allemagne à la tête d'à peu près cent soixante mille hommes, qui composaient la Grande Armée française. Ce fut à cette époque, et pour la première fois, que Napoléon donna aux troupes qu'il commandait la dénomination de Grande Armée.
Nous avons vu au 17 octobre par quelle savantes manœuvres l'empereur des Français parvint, en peu de jours, à tourner l'an autrichienne, à la morceler, et à faire mettre bas les armes dans Ulm à un corps de trente-trois mille hommes, parmi lesquels était le général Mack lui-même. De ce corps ennemi de quatre-vingt-dix mille hommes, à peine trente mille parvinrent à s'échapper en gagnant la Bohême et l'Inn, où ils se réunirent à la première armée russe qui arrivait sur cette rivière. Napoléon n'était pas homme alors à laisser à son ennemi battu le tems de se reconnaître. Il détacha le maréchal Ney dans le Tyrol, laissa en Souabe le maréchal Augereau, qui plus tard occupa le Vorarlberg : et avec le reste de l'armée française il marcha rapidement sur Vienne par les deux rives du Danube, étendant sa droite fort avant dans la Styrie, afin d'empêcher quelques corps de l'armée autrichienne d'Italie de se porter dans le Tyrol, et de s'opposer à la jonction de cette armée avec celle qui rétrogradait de l'Inn.
Le corps de troupes que la Russie devait faire agir en Allemagne de concert avec les Autrichiens était divisé en deux armées. La première, forte de cinquante-cinq mille hom mes, sous les ordres du général Koutousov traversant la Galicie, arrivait, comme nous venons de le dire, sur l'Inn. La seconde, dé cinquante mille hommes et commandée par le général Buxhowden, afin d'éviter un trop long détour pour se porter en Bavière, se présenta aux frontières de la Pologne prussienne, espérant que la Prusse, qui paraissait aussi vouloir entrer dans la coalition, lui prêterait passage à travers ses États. Mais cette puissance, encore incertaine sur l'acceptation. des propositions des alliés, balança longtems et ne l'accorda qu'en accédant enfin à la coalition. Mais cette hésitation du cabinet de Berlin causa un retard de» près d'un mois dans la marche de la seconde armée russe ; de sorte que Koutousov arrivant seul, lorsque déjà les Autrichiens étaient défaits, l'armée austro-russe ne se trouva point assez forte pour arrêter l'offensive des Français, et fut contrainte de se replier jusqu'à ce qu'elle eût opéré sa jonction avec le corps de Buxhowden.
Napoléon la poursuivit à outrance, et plusieurs fois, atteignant son arrière-garde, lui fit éprouver des pertes considérables » sans pouvoir cependant la forcer à un engagement général. .Des propositions d'armistice lui furent faites par l'ennemi ; mais elles «'étaient qu'insidieuses, seulement pour retarder sa vive poursuite, et laisser arriver la seconde armée russe, qui s'avançait à marches forcées ; .elles n'eurent d'autre effet qu'une suspension d'armes de vingt - quatre heures. L'armée française entra à Vienne le 13 novembre, passa le Danube le même jour sur le grand pont, dont le prince Murat eut l'adresse de s'emparer, et suivit l'ennemi, qui se retirait par la Moravie. Le 18 novembre, l'armée de Buxhowden fit sa jonction avec celle de Koutousov dans la petite ville de Wischau. Koutousov prit lé commandement en chef de l'armée alliée, et continua son mouvement rétrograde jus qu'à douze lieues de là, à Olmutz, pour prendre position près de cette ville, donner quelques jours de repos à ses troupes, et combiner de nouvelles opérations. Napoléon apprenant la réunion des deux armées russes, établit, le 20 novembre, son quartier-général à Brünn, capitale de la Moravie, à 130 km au N. de Vienne, porta une partie de ses troupes jusqu'à Wischau (maintenant Vyškov) (24 km plus loin ), poussa ses avant-postes sur la route d'Olmutz, et suspendit sa poursuite, afin de s'assurer des nouveaux projets de l'ennemi.
II n'y avait pas encore deux mois que l'armée française avait passé le Rhin, et déjà elle avait conquis les plus belles provinces autrichiennes, s'était emparée de la capitale, et était parvenue presque à l'extrémité de ce vaste empire, que ses armées n'avaient pu défendre. Mais si ses succès étaient inouïs, sa position actuelle était des plus critiqués, et elle avait besoin de toute la prédilection de la fortune, si libérale alors envers elle, pour sortir heureusement du mauvais pas où l'avait engagée l'ardeur de la victoire.
Plus l'armée française avançait, plus ses combinaisons se multipliaient, et plus elle devait morceler ses forces. Arrivée tout d'une baleine au cœur de la Moravie r elle s'y trouvait à plus de deux cents lieues des frontières de France, sans avoir derrière elle un seul magasin de vivres ou de munitions, une seule place forte capable de lui servir de point d'appui. Sa ligne d'opération, dont la longueur démesurée était si disproportionnée avec sa base, laissait ses flancs à découvert et vulnérables dans un espace de près de cent lieues d'un pays tout ennemi. La Bohême dont la population s'insurgeait déjà, pouvait par notre gauche couper nos communications» A notre droite, nous avions la Hongrie, encore intacte. A travers ce pays belliqueux» l'archiduc Charles pouvait sans obstacles marcher sur Vienne, et faire une importante diversion en faveur de l'armée austro-russe. Ce prince, après avoir essuyé plusieurs échec* dans le nord de l'Italie, ayant rallié à lui les débris du corps de l'archiduc Jean, battu dans le Tyrol par le maréchal Ney, avait évacué la Carniole, et était entré en Hongrie pour ne point perdre ses communications avec l'armée de Koutousov, N'ayant point été? suivi par le maréchal Massena, que l'approche de la flotte anglo-russe retenait en Italie, ne s'étant pas laissé arrêter par le général Marmont, auquel il n'avait pas donné le tems de se fixer à Graz en Styrie, il n'était plus qu'à cinquante lieues de la capitale de l’Autriche lorsque nous prîmes position près de Wischau. A la même époque, la Prusse accédait enfin secrètement à la coalition; ses troupes même se rassemblaient déjà vers le Main, et son ministre, M. de Baugwitz ( voyez le 14 octobre, bataille d’Iéna), apportait à Napoléon l’ultimatum, précurseur immédiat de la prochaine et officielle déclaration de guerre de cette puissance. Ainsi, quels qu'eussent été les prodigieux succès de l'armée française depuis le commencement de la campagne, toutes les probabilités de victoire étaient désormais contre elle, et une prompte retraité paraissait être sa seule ressource pour éviter d'être enveloppée par ses. nombreux ennemis. Un miracle pouvait seul la rendre victorieuse de tant d'obstacles : la présomption et les fautes de l'ennemi, l'habileté de Napoléon, qui longtemps par elle sut réparer les écarts de sa prudence, et la valeur de nos soldats l'opérèrent.
La rapidité de sa course, des détachements considérables, tels que ceux des maréchaux Ney et Augereau, du général Marmont, des troupes laissées à Vienne pour contenir cette grande ville, agitée par une fermentation inquiétante, ses victoires même, avaient sensiblement diminué la force de l'armée française. Lorsqu'elle eut passé le Danube, une partie du corps du maréchal Davout se porta sur Presbourg (maintenant Bratislava), et l'autre resta près de Vienne ; celui du maréchal Bernadotte et les troupes bavaroises marchèrent sur Iglau, aux frontières de la Bohême, pour con tenir dans ce pays l'archiduc Ferdinand, qui y commandait un corps de vingt mille hom mes ; la garde impériale, la cavalerie du prince Murat, les corps des maréchaux Soult et Lannes, et dix bataillons de grenadiers sous les ordres du maréchal Oudinot, se dirigèrent sur Brünn. Ces derniers corps ne comptaient pas au-delà de cinquante-cinq mille hommes.
Les deux armées russes, réunies à Olmutz, n'étaient déjà plus, à beaucoup près, aussi nombreuses que le portaient les stipulations des traités. Les pertes du champ de bataille, celles occasionnées par des marches continuelles, longues et précipitées, l'avaient réduite à soixante-quinze mille hommes. Un corps de vingt mille Autrichiens, débris de l'armée de Mack, ou de nouvelle levée, portait à, quatre-vingt-quinze mille hommes le total de l’armée alliée, où se trouvaient l'empereur Alexandre, l'empereur François et le grand-duc Constantin, qui commandait en personne la garde impériale russe.
Si aussitôt la réunion au général Buxhowden, et avant que les Français en eussent connaissance, le général Koutousov eut pris la résolution de quitter la défensive et de les attaquer brusquement, comme un général habile n'eût pas manqué de faire, il est hors de doute que cette grande disproportion de forces ne leur eut été funeste. Plusieurs généraux alliés le conseillèrent lors de la jonction à Wischau, dès le 18; mais leur avis ne prévalut pas d'a bord, et Koutousov voulut aller à Olmutz pour- y réfléchir. On peut, sans injustice, mettre au rang des réputations usurpées celle que ce général s'est acquise dans nos guerres contemporaines. Dix généraux russes, dont la renommée à moins fait retentir le nom, ont prouvé par leurs actions qu'ils lui étaient préférables. Mais le général russe, dont le défaut capital était de ne jamais savoir se décider, à propos, laissa échapper un tems précieux, et ce ne fut qu'après plu sieurs jours perdus dans sa position d'Olmutz, qu'il prit ce parti; mais dès lors Napoléon s'était entouré de précautions, avait augmenté ses forces, et se réjouissait d'une attaque, sous laquelle il eût probablement succombé quelques jours plus tôt. Les chances d'un engage ment général, lorsque les forces des deux partis étaient à peu près balancées, semblaient être, en effet, ce qui pouvait arriver de plus favorable au général français pour sortir de la dangereuse situation où il se trouvait. Car si le général russe, qui n'avait pas su profiter du moment, eût eu du moins la sagesse de continuer sa retraite pour attirer encore plus loin son ennemi, de se porter soit en Hongrie, pour se joindre au prince Charles, soit en Bohême, pour de là communiquer par la Silésie avec la Prusse, dont l'armée était prête à agir ; de temporiser, enfin, jusqu'à la coopération simultanée, qui n'était plus éloignée, de tous les membres de la coalition, qu'eut fait notre armée, dont la retraité sur le Rhin devenait alors impossible ? Heureusement Koutousov n'était pas plus capable d'une sage prudence que d'une audacieuse habileté.
Arrivée le 23 novembre devant Olmutz, l'armée austro-russe en repartit le 27 pour prendre l'offensive, et sur cinq colonnes marchant parallèlement, elle se dirigea sur Wischau.
Le général Koutousov avait pris ses dispositions pour tourner la gauche de l'armée française, en faisant filer la droite de l'armée qu'il commandait par les montagnes ; et pour favoriser ce mouvement, il donna l'ordre à sa gauche de faiblir, au cas où, en rencontrant l'ennemi, celui-ci voudrait résister. Le 28, son avant-garde, commandée par le prince Bagration, fit replier nos avant-postes et s'empara de Wischau, où nous n'avions laissé qu'un faible détachement de cavalerie, dont cent hommes restèrent prisonniers. Partout où l'ennemi se présenta nos troupes se retirèrent précipitamment. Sa confiance en augmenta, et l'opinion générale, au quartier des alliés, fut que les Français ne risque raient pas le sort d'une bataille devant Brünn. C'était sans doute alors le cas de précipiter la marche pour les forcer à un engagement ; mais, au lieu de cela, le général russe manœuvra lorsqu'il fallait pousser rapidement devant soi pour profiter d'une supériorité numérique qui devait être ici d'un grand poids dans les événements.
Nous venons de dire que le premier projet de Koutousov était de tourner l'aile gauche des Français, et que toutes ses dispositions tendaient à ce but; après la journée du 28, et sans qu'aucun motif ait paru légitimer un changement si intempestif et si dangereux, puisqu'il avait Heu sous le canon de l'ennemi, qui pouvait le troubler, ce qui arriva en effet, il prit des dispositions inverses, et voulut, en refusant sa droite, tourner avec sa gauche l'aile droite de l'armée française. D'après ce nouveau plan, il fallut que la plus grande par tie de l'infanterie, qui avait été d'abord portée à l'aile droite, refluât sur la gauche. Dix jours suffirent à peine pour exécuter cet inconcevable mouvement, et lorsque l'armée entière parut enfin le 1" décembre au soir, sur les hauteurs en avant d'Austerlitz, en vue des lignes françaises, elle avait, dans trois jours de marche continue, gagné seulement quatre lieues de terrain en avant. Mais tandis que le général russe perdait ainsi du tems si maladroitement, le général français l'utilisait avec une admirable célérité, et dans la mollesse de son ennemi puisait les éléments de sa victoire.
Depuis son arrivée à Brünn, l'empereur Napoléon avait reçu chaque jour, de la part de l'empereur François, de nouvelles propositions d'accommodement. Mais quel que fut son désir de terminer cette guerre, il avait dû les refuser, l'Autriche n'ayant point con senti à donner les gages de sincérité qu'on lui demandait. Ces négociations n'étaient effectivement qu'une ruse diplomatique (i) pour gagner du tems, et il ne s'en occupa pendant son séjour à Brünn que parce que son projet n'étant plus de pousser plus loin, il n'avait dans ce moment rien de mieux à faire. L'empereur Alexandre fit aussi des propositions; mais elles étaient tellement exagérées qu'on ne leur accordât aucune attention. (L'envoyé russe offrait la paix à Napoléon, à condition qu'il rendrait la Belgique à l'empereur d'Autriche, qu'il abandonnerait l'Italie à ses anciens souverains, et laisserait la Hollande indépendante. Napoléon indigné lui répondit : « Allez dire à votre souverain que si la paix n'est possible qu'à ces conditions, il ne les obtiendrait pas, quand bien même son armée serait campée sur les hauteurs de Montmartre. » Pour son malheur il tint parole, en refusant à dix lieues de Paris, en 1814, ces mêmes conditions que nos revers avaient rendues moins choquantes qu'à Austerlitz.) Voyant donc qu'il n'obtiendrait la paix qu'en courant de nouveau les hasards des combats, et bien décidé à recevoir la bataille si le général Koutousov venait à la lui présenter, Napoléon visita minutieusement la. configuration du terrain aux environs, et choisit une position sur la droite de Brünn, à deux lieues et un peu en avant de cette ville ; mais l'armée ne dut l'occuper qu'au moment où, étant attaquée, elle se replierait, afin d'attirer plus sûrement Tannée ennemie sur le champ de bataille choisi. L'intention de Napoléon, en exécutant une retraite de cinq à six lieues, était de lui persuader que, craignant de se mesurer avec elle, il voulait éviter un engagement sérieux. Toutes ses dispositions tendirent à ce but, et les timides démonstrations de nos troupes, qui se retiraient à l'aspect des austro-russes, l'atteignirent complètement.
Lorsque le 28 novembre Napoléon apprit le mouvement offensif des Russes, il se hâta d'appeler à lui ses corps détachés les plus voisins. Le maréchal Bernadette ayant laissé les troupes bavaroises sous le général de Wrede à Iglau, pour maintenir aux frontières de la Bohême l'archiduc Ferdinand, accourut avec ses divisions françaises, et joignit l'armée le 1" décembre, ayant fait vingt-deux lieues. Le maréchal Davout se porta aussi de Presbourg et Vienne sur Brünn avec deux de ses divisions d'infanterie et la division de dragons du général Bourcier. Pendant sa marche, il laissa la division Gudin à Nicolsbourg (douze lieues de Brünn) pour couvrir l'extrémité du flanc droit de l'armée contre le corps du général autrichien Meerfeld, qui, par la Hongrie, s'en approchait et n'en était déjà plus qu'à cinq lieues. Avec les divisions Priant et Bourcier, il arriva le^1*1 décembre au soir près l'abbaye de Raygern, à la droite de la position occupée par le gros de l'armée. Ces deux divisions firent près de trente lieues en soixante heures. Ces renforts portèrent l'armée française à soixante-quinze mille hommes. La dis proportion des forces était sans doute encore grande entre les deux partis ; mais ces vingt mille hommes de plus, et tous anciens et bons soldats, furent néanmoins d'un grand poids dans les événements qui nous donnèrent la victoire. Ainsi les alliés, par la lenteur de leur offensive, rendirent praticable l'exécution de ce rapide mouvement, qui eut pour eux des Suites si funestes, tandis qu'ils pouvaient si facilement le prévenir, et faire tomber sur les Français toute la mauvaise fortune qui les accabla eux-mêmes.
Nous avons dit que le 28 novembre l'armée austro-russe attaqua nos avant-postes et s'empara de Wischau. Le 29, à cinq heures du matin, le corps du maréchal Soult, qui, depuis le 21, était en position à Austerlitz, évacua cette petite ville, qui fut aussitôt occupée par l'ennemi, et les deux empereurs de Russie et d'Autriche y établirent leur quartier-général. Le 1er décembre au soir, toute l'armée française était concentrée sur le terrain choisi à l'avance par Napoléon. Cette position avait cela d'avantageux, qu'elle était très resserrée, sans que cependant son peu d'étendue nuisît à la sûreté de ses flancs, que les précautions prises permettaient peu de tourner. Nos troupes, placées dans des plis du terrain, ne pouvaient être aperçues par les alliés. Elles occupaient en outre sur leur front plusieurs défilés faciles à défendre et qui étaient autant de débouchés dans la plaine au-delà, au cas où elles dussent attaquer (Napoléon avait tellement étudié le terrain sur lequel il voulait attirer l'ennemi, que quelques jours avant la bataille, en le parcourant, il dit aux officiers qui l'accompagnaient : « Si je voulais empêcher l'ennemi de passer, c'est ici que je me placerais ; mais je n'aurais -qu'une bataille ordinaire. Si, au contraire, je refuse ma droite en la retirant vers Brünn, et que les Russes abandonnent ces hauteurs, fussent-ils trois cent mille hommes, ils sont pris eu défaut et perdus sans ressource»). Le corps du maréchal Lannes, composé des divisions Suchet et Caffarelli, tenait l'aile gauche, qui s'appuyait à la hauteur de Saint-Antoine, position respectable qui avait été fortifiée, et sur laquelle était une batterie" de dix - huit pièces de canon que soutenait le 17* régiment d'infanterie légère de la division Suchet. Les divisions Rivaux et Drouet, du corps du maréchal Bernadotte, étaient au centre derrière le village de Girschikowitz. La droite, commandée par le maréchal Soult, était entre Kobelnitz et Sokolnitz, la division Vandamme à gauche, échelonnée derrière celle du général Saint - Hilaire, qui était au centre, et la division Legrand tenant l'extrême droite, en position entre Sokolnitz et Tellnitz, et occupant ces deux villages par de gros détachements d'infanterie. La cavalerie, sous les ordres du prince Murat, était placée entre la gauche elle centre, sur deux lignes ; la cavalerie légère, sous les ordres du général Kellermann, en première ligne, et la grosse cavalerie en seconde. La réserve, composée de dix bataillons de la garde impériale, de dix bataillons de grenadiers réunis du général Oudinot (Le général Oudinot avait été blessé précédemment au combat d'Hollabrünn (16 novembre); mais le jour même de la bataille il reprit le commandement de sa division.), alors sous les ordres du général Duroc, et de quarante pièces d'artillerie de la garde. Ce corps d'élite, fort de quinze mille hommes, était en arrière de Schlapanitz, au centre de l'armée. La division d'infanterie du général Triant, et la division de dragons du général Bourcier, sous les ordres du maréchal Davout, furent placées à deux lieues de l'extrême droite de l'armée, près de l'abbaye de Raygern, pour contenir l'ennemi dans le cas où il déboucherait par la route d'Auspitz. Napoléon avait établi son quartier-général au milieu de sa garde, dans une baraque en pailla qu'on lui avait construite à la hâte.
Le 1er décembre se passa en tiraillement et en reconnaissances sur l'armée ennemie, que l'on voyait s'avancer à découvert sur les hauteurs de Pratzen, en avant d'Austerlitz, portant ses principales forces vers notre droite. Napoléon apercevant la manœuvre des alliés, pour le déborder, en reconnut tous les vices, et s'écria plusieurs fois dans l'élan de sa joie: « Avant demain soir, cette armée est à moi ! » II resta toute la journée à cheval, et parcourut le front de son armée aux acclamations réitérées des troupes, dont la confiante audace ne respirait que le combat. Le soir, il fit mettre à l'ordre une proclamation où il promettait la victoire à son armée ; la motivant sur les fausses manœuvres de l'ennemi, qu'il indiquait; et défendant expressément aux soldats d'en lever aucun blessé du champ de bataille tant que durerait l'action.
La nuit était venue, et l'on n'apercevait que les feux de l'ennemi perçant dans le loin tain l'obscurité de l'atmosphère, lorsque tout à coup le spectacle le plus surprenant vient enflammer l'horizon. Cent mille flambeaux paraissent et brillent simultanément sur toute l'étendue de la ligne française. L'armée s'était rappelée que le lendemain était le jour anniversaire du couronnement de son général et pour le célébrer de la seule manière qui fût peut-être possible dans un tel moment, chaque soldat avait converti la paille de son bivouac en torches de réjouissance, placées au bout de perches devant Je front de bandière. Les fanfares de chaque régiment, tout ce que la gaîté et l'enthousiasme français peuvent inspirer d'allégresse accompagnaient cette illumination véritablement extraordinaire. Chacun semblait ainsi préluder aux transports qu'allait provoquer la victoire. Napoléon, sensible à cette galanterie inattendue de son armée, visita à pied toute la ligne, accompagné des maréchaux. A chaque instant il s'arrêtait pour parler aux soldais, les écouter et rire avec eux. « C'est votre fête, disait celui-ci, aujourd'hui l'illumination, demain le bouquet. Bataille à sept heures, s'écriait celui là, à midi la victoire ! » Tous : « Combattons les Russes; cette nuit même, menez-nous à la gloire t A la baïonnette ! » et mille autres propos énergiques qui peignaient la confiance, rattachement et l'admiration qu'à cette glorieuse époque l'armée avait pour son chef. Un vieux grenadier s'approcha de lui. « Sire, lui dit-il, tu n'auras pas besoin de t'exposer. Je te promets, au nom des grenadiers de l'armée, que tu n'auras à combattre que des yeux, et que nous t'amènerons demain les drapeaux et l'artillerie de l’armée russe, pour célébrer l'anniversaire de ton couronnement. »(On sera peu surpris de voir un grenadier tutoyer son général, son empereur, si l'on se rappelle qu'à cette époque il y avait peu de temps que les usages républicains étaient abolis. Beaucoup de militaires ne les avaient point encore désappris. Le maréchal Lannes est le dernier grenadier français qui ait osé tutoyer sur le trône son ancien frère d'armes.)
La tournée de Napoléon fut fort longue, il rentra à son bivouac à une heure du matin, et les airs retentirent encore long-tems après des cris de vive l'Empereur ! Vive Napoléon ! Vive notre invincible général ! Ému d'une scène aussi touchante qu'imprévue, il s'écria en entrant dans sa baraque : « Voilà la plus belle soirée de ma vie ; mais je pense avec peine que demain je perdrai bon nombre de ces braves gens». A deux heures, il monta à cheval, parcourut les avant-postes et se lit rendre compte par toutes les grand'gardes de ce qu'elles avaient pu découvrir du mouvement des Russes. Il apprit que des patrouilles ennemies s'étaient présentées pendant la nuit sur notre droite aux villages de Tellnitz et de Sokolnitz, et que déjà de l'artillerie f1lait sur ce point. Certain dès-lors que le général russe n'avait pas changé de projet, et qu'il ne pouvait plus réparer ses fautes, il acheva de prendre ses dispositions pour l'action générale qui allait s'engager.
Le jour parut enfin ; Napoléon passa devant les troupes. « Soldats, leur dit-il, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre qui écrase nos ennemis. Ne vous attachez pas à tirer beaucoup de coups de fusils, mais plutôt à tirer juste. Ce soir, nous aurons vaincu ces peuplades du Nord » qui osent se mesurer avec vous. Au 28e de ligne, qui se recrutait dans le département du Calvados, il dit : « J'espère que les Normands se distingueront aujourd'hui ? » Au 57e : « Souvenez-vous qu'il y a longtemps que je vous ai surnommé le Terrible. » Chaque régiment reçut un propos encourageant, et plus d'une fois il sentit son ardeur s'accroître en se le rappelant au milieu du danger.
Le soleil qui allait éclairer une journée si mémorable se leva radieux, et eut bientôt dissipé le brouillard. Des hauteurs de Schlapanitz on aperçut alors l'ennemi quittant imprudemment les belles hauteurs de Pratzen pour diriger toute sa gauche sur l'extrémité de notre droite, et descendre dans la plaine à travers un terrain coupé et difficultueux. On le laissa s'y engager fortement. Napoléon avait gardé auprès de lui les maréchaux, qui attendaient leur dernières instructions. « Combien vous faut-il de temps, demanda-t-il au maréchal Soult, pour couronner les hauteurs de Pratzen ?» « Une heure, répondit le maréchal, car mes deux divisions de gauche, placées dans le fond de la vallée, ne peuvent être aperçues de l'ennemi et n'en éprouveront pas d'obstacle. - En ce cas, attendons encore un quart d'heure. » Quelques instants après arrive un officier, qui annonce que la gauche de l'ennemi paraît devant Tellnitz, et que l'attaque va commencer sur la division Legrand. Napoléon donne ses derniers ordres ; les maréchaux partent au galop, et l'action s'engage aussitôt sur notre extrême droite.
En changeant au moment de l'exécution son premier plan d'attaque, le général Koutousov n'avait cependant pas changé son ordre de marche. L'armée alliée s'avança le 1er décembre sur les hauteurs d'Austerlitz et de Pratzen, en cinq colonnes. Les trois colonnes de gauche, où se trouvaient la moitié de l'infanterie ennemie et un corps de cavalerie aux ordres du général autrichien Kienmayer, étaient commandées par le général russe Buxhowden, et formaient l'aile gauche, destinée à tourner la droite des Français. Le général Koutousov et les deux empereurs étaient au centre avec la quatrième colonne ; la cinquième se composait de la cavalerie du prince Jean de Lichtenstein, chargée de soutenir le corps du prince Bagration, qui s'avançait contre notre gauche ; le grand-duc Constantin, avec la réserve composée de dix mille hommes de la garde impériale russe, était en seconde ligne en avant d'Austerlitz. Les quatre premières colonnes s'avançaient sur les hauteurs de Pratzen, à la droite d'Austerlitz, et le reste de l'armée en avant de cette ville et dans la plaine à sa gauche. On voit par cette disposition des troupes, que les plus grandes forces de l'ennemi allaient attaquer noire droite, numériquement très-faible, mais que la configuration du terrain protégeait ; tandis que sa droite, trop affaiblie, allait avoir affaire à la partie la plus nombreuse de l'armée française, dans un terrain où rien ne pouvait compenser le désavantage du nombre. Ce vice seul eût fait perdre la bataille aux alliés.
Si Koutousov eût été sage, occupant une très-belle position sur les hauteurs d'Austerlitz, il se fût bien gardé de la quitter pour aller chercher un ennemi à travers des défilés; mais le général russe était pressé de vaincre une armée qu'il croyait avoir déjà intimidée, et il ne pensait pas pouvoir l'atteindre trop tôt. Une des causes qui l'y portèrent, ce fut la croyance que les Français étaient en position deux lieues plus loin qu'ils n'étaient réellement. Il s'était persuadé qu'ils n'avaient fait occuper que par des avant-postes les défilés de Tellnitz et Sokolnitz, et qu'alors il lui se rait facile de forcer ces passages, par lesquels il voulait tourner la droite de son ennemi. Cette supposition, toute gratuite de Koutousov, est d'autant plus surprenante que se trouvant dans un pays ami, il pouvait, par conséquent, avoir facilement des notions plus exactes de la vérité. Telle était donc l'excellence de la position de l'armée française, que, n'étant presque point aperçue, elle distinguait jusqu'au moindre mouvement de l'armée ennemie, et que seulement à quelques portées de fusil de celle-ci, il la croyait encore à une grande distance.
A sept heures du matin, l'armée alliée se mit en mouvement et quitta les hauteurs de Pratzen pour s'avancer sur ses divers points d'attaque. Le corps d'avant-garde du général autrichien Kienmayer, précédant la première colonne de gauche, se porta par la route d'Aujest sur Tellnitz. Ce village était défendu par le 3e régiment de ligne, les tirailleurs corses et ceux du Pô, de la division Legrand. Ces cinq bataillons d'infanterie, profitant habile ment de l'avantage du terrain que leur offrait les vignes et les fossés dont ce village est en touré, s'y maintinrent long- tems. Le général autrichien Slutterheim parvint un instant à percer jusqu'à Tellnitz; mais il en fut chassé. Après une heure de combat, la première colonne étant arrivée, le village fut pris; les Français évacuèrent le défilé et se placèrent au-delà en bataille. A neuf heures, la division Friant accourut du couvent de Raygern, et vint soutenir les troupes engagées à Tellnitz. A la faveur d'un brouillard épais qui tout-à-coup obscurcit la vallée, les Français reprirent ce village, le gardèrent quelque tems, et l'abandonnèrent encore une fois, lorsque toutes les forces de la première colonne ennemie s'y portèrent en masse. D'après les instructions reçues, le général Legrand retira totalement ses troupes de Tellnitz et les réunit derrière Sokolnitz. Le général Friant abandonna aussi cette position, et porta sa division fort en arrière, et presque perpendiculairement à Sokolnitz, appuyant sa droite à la forêt de Turas. En ne défendant pas plus longtemps le poste de Tellnitz, et se plaçant ainsi à peu près en équerre, l'extrême droite de l'armée française avait l'intention d'attirer à elle l'extrême gauche ennemie, qui, si elle eût donnée dans ce piège, eût rendu plus certain le succès de J'attaque des divisions Saint-Hilaire et Vandamme sur son flanc ; mais le général Buxhowden, qui se trouvait à la première colonne des alliés, l'évita, et se contenta de faire passer le défilé à deux brigades de cavalerie des généraux Maurice de Lichtenstein et Slutterheim, attendant pour avancer avec toutes ses forces que les deuxième et troisième colonnes fussent arrivées à hauteur et en communication de la première.
Pendant le combat de Tellnitz, les deuxième et troisième colonn.es ennemies, descendant des hauteurs de Pratzen, s'étaient approchées du déf1lé de Sokolnitz, occupé seulement par deux bataillons de la division Legrand, et avaient engagé la canonnade au lieu de brusquer l'attaque par des masses d'infanterie qui eussent promptement enlevé ce village, dé fendu si faiblement. Notre artillerie fit éprouver de grandes pertes à ces colonnes, qui ne s'emparèrent du défilé qu'après deux heures de combat. Le général russe Müller Zakomelsky y fut pris.
Lorsque les austro-russes s'étaient ébranlés, l'empereur Napoléon, qui d'une hauteur escarpée, près de Kobelnitz découvrait tous leurs mouvements, s'était aperçu que ceux de leur gauche manquaient d'ensemble et de consistance. La première colonne, obligée à un grand circuit, et la distance qu'elle avait à parcourir ayant été mal calculée, trop tard se rendit maîtresse de Tellnitz, et ne pouvait que difficilement communiquer avec la deuxième colonne, trop éloignée. Celle-ci, que commandait le général Langeron, au lieu de tenir la direction, qui lui avait été donnée, d'attaquer entre Tellnitz et Sokolnitz, appuya trop à droite et vint se confusionner et s'encombrer avec la troisième colonne sur ce village, où toutes deux perdirent beaucoup de tems à canonner inutilement. Le général Koutousov avait, en outre, si mal coordonné le mouvement général de ses divers corps, que plus son aile gauche avançait et plus elle s'éloignait de son centre, resté sur les hauteurs de Pratzen on ne sait trop pourquoi. Ce fut vers l'intervalle qui existait entre ces deux parts de l'armée ennemie et contre le centre que le général français lança les masses qu'il tenait réunies, afin de couper cette aile, qui continuait de s'avancer imprudemment pour tourner l'armée française dans une position où elle n'était pas.
Au moment où les trois colonnes austro-russes sont engagées à Tellnitz et Sokolnitz, le maréchal Soult se dispose à les déborder. Il redouble l'ardeur de ses troupes par le souvenir de la gloire qu'elles se sont acquise dans la dernière guerre: « Rappelez-vous, dit-il au 10e léger, que vous avez battu les Russes en Suisse. Aujourd'hui, personne ne l'oubliera», répond le brave régiment. A neuf heures et demie, les divisions Saint-Hilaire et Vandamme, en colonnes d'attaque, traversent le village de Kobelnitz par le fond de la vallée, où, jusque là, elles sont restées inaperçues de l'ennemi ; elles se dirigent le long du flanc gauche des hauteurs : arrivées au village de Puntowitz, elles tournent à droite, et là seulement sont découvertes par les troupes qui occupent le village de Pratzen. La division Saint-Hilaire à gauche, la division Vandamme à droite, gravissent rapidement l'escarpement delà hauteur qu'elles attaquent, et marchent sur Pratzen (De Kobelnitz à Pratzen par Puntowitz, il y a une lieue et demie (6 km). Les divisions Vandamme et Saint-Hilaire parcoururent cette distance en une heure. Ainsi le maréchal Soult tint parole à Napoléon.)
Le général Koutousov, surpris de cette hardie manœuvre, à laquelle il était loin de s'attendre, croyant attaquer et se voyant attaqué lui-même au milieu de ses combinaisons et de ses mouvements, se hâta de faire avancer au-devant des Français la quatrième colonne, qui allait suivre le mouvement de la troisième, et appela la cavalerie du prince Jean de Lichtenstein ; mais ce général, trop pressé lui-même sur le point où il se trouvait, ne put envoyer que quatre régiments.
Le plateau de Pratzen était dominant, et la clef de la position de l’armée alliée ; de sa possession dépendaient le succès de la journée et le sort des différentes colonnes, qui, par leur position embrouillée, ne pouvaient se prêter mutuellement secours, si ce n'est cependant les deuxième et troisième, qui se trouvaient amoncelées sur Sokolnitz, où une seule division les contenait. Koutousov, sentant tout le danger qui le menaçait, fit. tous ses efforts pour con server son terrain. La cavalerie de la garde russe, qui dans ce moment se portait au se cours de l'infanterie de la même garde, attaquée au centre par le maréchal Bernadotte, chargea la brigade de gauche du général Vandamme, et mit en désordre un bataillon du 4e léger, qui perdit son aigle (Ce bataillon ne reçut une autre aigle qu'un mois après, et seulement lorsqu'il eut prouvé que le porte-aigle ayant été tué au plus fort de la mêlée et au milieu de la fumée, le bataillon qui, dans ce moment, faisait un mouvement à droite, ne s'en aperçut point d'abord, et, que lorsqu'il s'en fut aperçu, il culbuta deux bataillons russes, et s'empara de ses deux drapeaux. On a assuré que ce fut le grand-duc Constantin lui-même qui enleva l'aigle du 4e léger.) Mais ce fut là le seul succès qu'obtint l'ennemi. En vain, pendant deux heures du combat le plus opiniâtre, les alliés disputèrent-ils le terrain pied à pied ; en vain la présence des empereurs Alexandre et François, qui s'exposaient au feu le plus violent pour rallier ou encourager leurs troupes, prolongea-t-elle la résistance. Vers une heure, les austro-russes durent cé der. Ils voulaient se retirer sur Austerlitz pour s'appuyer à leur aile droite ; mais dans ce mo ment la division Drouet, du corps du maréchal Bernadette, se montra sur la droite de Pratzen, qu'elle avait déjà débordé. Ainsi coupé de sa droite et de sa gauche, Koutousov n'eut d'autre parti que de se hâter de descendre des hauteurs et de se retirer isolément vers Wischau. Sa retraite fut des plus difficiles; cependant le maréchal Soûl t ne le pour suivit point hors du plateau dont il venait de s'emparer, mais son artillerie foudroyant des hauteurs les colonnes ennemies qui fuyaient dans le plus grand désordre et dans un terrain défavorable, leur fit éprouver une perte immense. Cette quatrième colonne perdit toute son artillerie, soit qu'elle fût prise de vive force, soit que les pièces restassent enfoncées dans le terrain glaiseux qu'elles étaient contraintes de traverser.
Pendant que le centre des alliés était enfoncé, leur droite n'éprouvait pas un meilleur sort. Vers dix heures, au moment où le maréchal Soult gravissait les hauteurs de Pratzen, le corps des maréchaux Bernadotte et Lannes, la cavalerie du prince Murat, s'ébranlèrent et marchèrent sur Blassowitz et Krug, dans la direction d'Austerlitz. Dès le commencement de l'action, nos troupes firent replier celles de l'ennemi et gagnèrent du terrain. Le grand-duc Constantin, avec dix mille hommes de la garde russe destinés à faire la réserve de l'aile droite, accourant occuper Blassowitz, se trouva à son arrivée en première ligne, et s'engagea aussitôt avec la division Rivaux et la cavalerie légère du général Kellermann. Le prince de Lichtenstein avec sa cavalerie se présenta alors à la gauche de la réserve russe, en bataille et prêt à charger nos troupes. Les hulans du grand-duc Constantin, qui se trouvaient à la tête de la colonne de cavalerie, impatiens de combattre, n'attendirent pas que le reste de la ligne fût formé, et fondirent, sans être soutenus, sur notre cavalerie légère. Celle-ci, par une adroite et rapide manœuvre, se retira derrière l'infanterie par les inter valles, et attira ainsi la cavalerie ennemie à travers nos bataillons, qui, la plaçant entre deux feux, la fusillèrent à brûle-pourpoint. Ce régiment de hulans fut mis dans le plus grand désordre et presque entièrement détruit. Le lieutenant-général Essen, qui le commandait, fut tué. Plusieurs charges de la cavalerie du prince de Lichtenstein s'exécutèrent encore sur l'infanterie du maréchal Bernadotte, mais sans succès. Ce général, apprenant alors la re traite de la quatrième colonne, se porta sur Pratzen pour la couvrir, et ne laissa qu'une partie de ses troupes vers Blassowitz.
Cependant ce village fut emporté par le maréchal Bernadotte. Le grand-duc voulut le reprendre et fit reculer nos troupes ; mais le maréchal Bessières avec la cavalerie de la garde chargea l'infanterie de la garde russe, l'enfonça et la poussa au loin. Dans le même moment le régiment des gardes à cheval, le même qui venait de rompre le 4e léger, ayant le grand-duc à sa tête, pour dégager l'infanterie, se précipita sur le flanc gauche de notre cavalerie et sur la droite de la division Caffarelli. La mêlée fut terrible, et coûta beaucoup de sang aux deux partis. Le régi ment des gardes à cheval ne 'fut pas mieux traité que les hulans : il fit des perles énormes, se retira en désordre, et ne put empêcher la retraite de la réserve. Les chevaliers-gardes voulurent tenter encore d'arrêter les succès des Français, et couvrir la retraite de l'infanterie ; mais le général Rapp, à la tête des grenadiers à cheval de la garde impériale française, les enfonça, leur fit un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait le prince Repnin, l'un des colonels de ce régiment (C'est cette action que le célèbre Gérard à placée au premier plan, dans son beau tableau de la bataille d’Austerlitz.). Dès lors la retraite de la réserve russe sur Austerlitz se fit rapidement ; les Français ne la suivirent pas, et prirent position en avant de Blassowitz.

La bataille d'Austerlitz, 2 décembre 1805, par le baron François Gérard
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Source :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/ba/La_bataille_d%27Austerlitz._2_decembre_1805_%28Fran%C3%A7ois_G%C3%A9rard%29.jpg
A notre extrême gauche, le maréchal Larmes obtenait de pareils succès. Le prince Bagration, qui lui était opposé, fut d'abord repoussé dans Posoritz, et disputa ensuite le terrain jusqu'à la retraite de la garde impériale russe. Mais alors, craignant d'être totalement tourné par Blassowitz, il se retira en toute hâte sur Austerlitz, découvrant ainsi la ligne d'opération de l'armée alliée sur Wischau et Olmutz. Les troupes du prince Murat et du maréchal Lannes se jetèrent sur cette route, où se trouvaient tous les équipages des ennemis, s'en emparèrent et firent un butin immense.
La défaite du centre des alliés avait décidé de (ajournée. A une heure après midi, soixante mille hommes battus étaient en pleine retraite. La destruction de l'aile gauche allait compléter la victoire que remportèrent les Français.
Depuis huit heures du matin, les trois colonnes de gauche étaient engagées dans les défilés de Tellnitz et de Sokolnitz. Quoique fortes de quarante mille hommes (Elles étaient formées de soixante-cinq bataillons russes et de trente-deux escadrons, dont vingt-deux autrichiens et dix de cosaques.), par la mollesse et l'inhabileté de leurs attaques, elles n'avaient gagné que peu ou point de terrain, et s'étaient laissé tenir en échec par les seules divisions Friant, Legrand et Bourcier, qui formaient à peine un total de douze mille hommes. Les généraux russes se croyant sans doute liés par leurs instructions, s'obstinaient imprudemment à forcer les obstacles qu'ils trouvaient devant eux, dans le même tems qu'ils étaient débordés par le maréchal Soult, et perdaient leurs communications. Le centre et la droite de leur armée étaient en foncés et en retraite, qu'ils occupaient encore offensivement. Tellnitz et Sokolnitz. Ils devaient payer cher une telle incurie.
Dès que le maréchal Soult se fut emparé des hauteurs de Pratzen, Napoléon porta sa réserve sur ces mêmes hauteurs, et la plaça à leur extrémité, depuis Pratzen jusqu'à la chapelle au-dessus d'Aujest, dans la direction de la retraite du centre ennemi. Dans le même temps, les divisions Saint-Hilaire et Vandamme rétrogradèrent, et vinrent se placer en bataille, bordant la crête des hauteurs ; la première faisant face à la route d'Aujest à Tellnitz, par laquelle était arrivée la première colonne, et maintenant son seul point de communication; là seconde vis-à-vis Sokolnitz, au lien même par où les deuxième et troisième colonnes étaient descendues des hauteurs sur ce village, de façon que cette aile gauche, attaquée alors de trois côtés à-la-fois, de front, en queue et sur le flanc droit, si elle échappait à un si grand danger, ne pouvait exécuter sa retraite que par une seule route battue par notre artillerie, et que notre infanterie pouvait intercepter d'un moment à l'autre. Ainsi la défaite du centre des alliés avait amené de combinaisons tellement bizarres, que la par tie de notre droite qui l'avait enfoncé, et qui pour l'attaquer avait marché ayant Austerlitz devant elle, tournait actuellement le dos à cette ville, et pour combattre l'aile gauche ennemie descendait les mêmes hauteurs d'où le matin celle-ci avait marché sur Sokolnitz et Tellnitz, villages dans lesquels elle était si maladroitement restée enfournée.
Vers deux heures après midi, le général Legrand, qui jusque là avait conservé sa position avec tant d'intrépidité, voyant la division Saint-Hilaire arriver sur les derrières des deuxième et troisième colonnes, fit tourner Sokolnitz par le colonel Franceschi. Près d'être enveloppés, les Russes se mettent dans une épouvantable déroute, abandonnent leurs pièces, jettent leurs armes, et fuient vers Tellnitz. Le lieutenant-général Przibischewsky, commandant de la troisième colonne, huit mille hommes et toute l'artillerie de ce corps restèrent au pouvoir des Français. Le général Buxhowden, avec la première colonne, venait d'apprendre la retraite du centre, et commençait la sienne. Pressé vive ment par la division du général Friant, qui avait emporté le village de Tellnitz, lorsqu'il vit accourir les fuyards échappés de Sokolnitz, il les rallia à lui, et hâta sa marche sur Aujest. A peine la tête de cette colonne y arrivait-elle, que la division Vandamme fondit sur ce village des hauteurs de la chapelle. La fusillade fut vive, mais courte ; les Français s'emparèrent d'Aujest, où ils firent cinq à six mille prisonniers, parmi lesquels était le lieutenant-général Langeron (Le comte de Langeron, Français émigré au service de Russie, fut conduit à Napoléon, qui, dans ce moment, était sur la hauteur de la chapelle d'Aujest, et déjeunait en se promenant, un morceau de pain et de viande froide à la main. « Qui commande l'armée russe, demanda-t-il au général prisonnier. — Sire, c'est l'empereur Alexandre, répondit celui-ci avec une profonde révérence. — Le nom du général en chef. —C’est le général Buxhowden.—A la bonne heure ; car l'empereur Alexandre est encore un jeune homme. » Puis, changeant tout-à-coup de propos, Napoléon versa du vin dans un gobelet d'argent et le présentant au général, « Buvez, M. de Langeron, c'est du vin de Bourgogne ; cela vous fera du bien. » ( M. de Langeron était Bourguignon. )), commandant de la seconde colonne, et prirent un grand nombre de canons. Le général Buxhowden, avec seulement quatre ou cinq bataillons, parvint à s'échapper; mais le reste de ses troupes ne pouvant forcer le passage, fut contraint de rétrograder pour chercher une retraite sur un autre point. Le général Dokhtourov, qui prit le commandement des débris des trois colonnes, se dirigea vers l'extrémité du lac de Satschan. Là, le terrain était des plus difficiles, et n'offrait pour uni que passage qu'une digue étroite, où quelques hommes seulement pouvaient marcher de front. Le plus épouvantable désordre régnait parmi les Russes. Pour accélérer leur fuite, ils voulurent traverser le lac sur la glace ; mais trop faible pour supporter un si énorme poids, elle se rompit, et cinq à six mille hommes, beaucoup de canons et de caissons s'y engloutirent. C'en était fait de tout ce, corps, si notre artillerie eût été arrivée dans ce moment. Mais les difficultés du terrain avaient retardé sa marche.
Le maréchal Soult voulant profiter de l'horrible confusion où se trouvait l'ennemi, et l'empêcher de se rallier, ordonna à la division de dragons du général Beaumont (Cette division, qui pendant la campagne avait eu de grands succès, était alors commandée par un général de brigade, le général Beaumont étant malade.) la seule cavalerie qui fût alors sur ce point, de le charger et de tâcher de s'emparer de quelques pièces d'artillerie qui lui restait. Mais le général qui la commandait fit une si mauvaise manœuvre, perdit tant de tems pour arriver sur le point qui lui était indiqué, que les Russes commencèrent à se rallier. Le général Dokhtourov étant parvenu à établir ses pièces sur une éminence, ouvrit un vigoureux feu de mitraille sur nos troupes, et leur causa un notable dommage. Le maréchal voyant la timidité des mouvements du général commandant les dragons, lui envoya ses aides-de-camp (MM. Lameth, Auguste Pétiet et Saint-Chamans. Le premier, tué plus tard au Portugal ; le second, plus tard colonel d'état-major ; et le troisième, colonel des dragons de la garde royale.), avec injonction de faire charger la division eux-mêmes s'il hésitait encore. Enfin elle s'ébranla, arriva à la batterie, sabra les canonniers sur leurs pièces ; mais fusillée par un feu bien nourri de l'infanterie, placée en seconde ligne, elle fait volte-face, et ne peut emmener l'artillerie ennemie. Napoléon, qui arrivait dans ce moment, envoie le général Gardanne prendre Je commandement de la division de dragons. Une nouvelle charge n'a pas un succès plus heureux que la première ; les Russes gardent toujours leur position et leurs canons. Enfin l'artillerie de la garde impériale arrive, et balaie bien vite les environs du lac. La division Triant débouche de Tellnitz, et marche sur la hauteur qu'occupe encore l'arrière-garde ennemie ; le général Gardanne charge encore, et cette fois il enlève les dernières pièces des Russes. Dès cet ins tant la déroute est complète, la bataille est terminée, et jusqu'à la nuit nos troupes ne sont occupées qu'à ramasser les nombreux p1'isonniers qui n'ont pu s'échapper. Pendant la nuit, les débris de cette aile gauche, qui ne s'élevaient pas alors à plus de dix à douze mille hommes, coupés de l'armée principale, ne purent se réunir d'abord à elle, et par Roschowitz gagnèrent la Hongrie.
Telle fut la mémorable bataille d'Austerlitz, ou des trois Empereurs, ainsi que les soldats français l'appelèrent. Toute l'armée alliée avait été engagée. Tous ses divers corps battus, enfoncés et mis en déroute ; cent vingt pièces de canon, toutes ayant fait feu, étaient restées sur le champ de bataille, (chose inouïe jusqu'alors), et soixante furent prises le lendemain. Elle avait perdu quarante-cinq drapeaux, quarante mille hommes, dont vingt-cinq mille prisonniers, parmi lesquels on comptait quinze généraux, tous ses bagages et ses parcs de réserve. Elle n'avait eu cependant affaire qu'à soixante mille Français ; car notre réserve ne tira pas un coup de fusil de toute la journée : son artillerie seule fit feu sur le soir, vers quatre heures. Mais telles avaient été les mauvaises dis positions du général ennemi, et les habiles combinaisons du général français, que, quelle que fût la supériorité numérique de l'armée austro-russe, partout où nous l'attaquâmes ce fut avec des corps plus nombreux que ceux attaqués ; faculté que pouvait seule nous donner une ténacité aussi héroïque que celle des divisions Legrand et Friant. Notre perte ne s'éleva pas au-delà de sept mille tués ou blessés.
Jamais, peut-être, les troupes françaises ne portèrent plus haut que dans cette journée la juste confiance qu'elles avaient en elles-mêmes ; aussi la vigueur de leur attaque, le sang-froid et l'intrépidité de leur résistance, ne laissèrent pas un seul instant la victoire douteuse. Le corps du maréchal Soult, qui exécuta avec tant de succès le mouvement qui décida du sort de la bataille, fut celui qui rendit les services les plus éclatants, tant par l'habileté de ses manœuvres et leur heureux résultat, que par la longueur du combat qu'il soutint pendant neuf heures consécutives. Il s'empara à lui seul de cent vingt pièces de canon et de trente drapeaux. Il est juste de dire que si les Français déployèrent une grande valeur, les alliés se montrèrent également intrépides. Leur aile droite surtout, et à la fin de la journée les débris de leur aile gauche, acculés au lac, combattirent vaillamment. Dans la confusion de la déroute, on vit plusieurs sous-officiers russes et polonais qui, pour retarder de quelques instants la honte de rendre le drapeau qu'ils portaient, le détachaient du bois de la lance, le couvraient de leurs vêtements, le défendaient encore, et ne se le laissaient arracher qu'en lambeaux et teint de leur sang.
L'armée française n'eut à regretter aucun officier de marque. Un seul général de brigade mourut de ses blessures. Ce fut le général Roger Valhubert : ayant eu la cuisse emportée d'un boulet, quatre soldats se présentèrent pour l'enlever ; « Souvenez-vous de l'ordre du jour, leur dit-il d'une voix sévère, et serrez vos rangs. Si vous revenez vainqueurs, vous me relèverez après la bataille ; si vous êtes vaincus, je n'attache plus de prix à la vie. » Le colonel Morland, des chasseurs à cheval de la garde impériale, et le colonel Mazas, du 14e de ligne, furent tués. Les généraux Saint- Hilaire, Kellermann, Walter, Thiébaut, Sébastiani, Compans, Rapp, Marisy et Démont furent blessés. Le général Triant eut quatre chevaux tués sous lui. Les colonels Gérard, aide-de camp du maréchal Bernadotte ; Corbineau du 5e de chasseurs, Lacour du 5e de dragons, Digeon du 26' de chasseurs, Bessières du 1 1' de chasseurs, Mares adjudant, commandant à l'état-major du maréchal Davout, furent aussi do nombre des blessés. Parmi les troupes qui se distinguèrent le plus, on cita les 14e, 17e, 36e, 40e, 43e et 55e régiments de ligne. « Mais, disait le bulletin officiel, on n'ose nommer aucun corps, ce serait une injustice envers les autres, tous ont fait plus que leur devoir ; généraux, officiers, soldats se sont immortalisés, et les traits de courage sont si nombreux, qu'il faut toute la puissance de l'Empereur pour récompenser dignement tant de braves gens. »
Pendant la nuit qui suivit la bataille, l'armée ennemie, quittant sa ligne d'opération par Wischau et Olmutz, se dirigea vers la Hongrie, continua sa retraite le 3 décembre, et le 4 passa la March. L'armée française se mit à sa poursuite. Dès le 4 au matin, le maréchal Davout, qui avait réuni ses trois divisions, débordait l'aile gauche des alliés, que n'avait pu couvrir le faible corps du général autrichien Meerfeld ; et le soir, ce maréchal, ayant tout-à-fait tourné celte gauche, se trouvait à Josephsdorf, près de Goeding. L'armée austro-russe, prise ainsi de front, de flanc et à re vers, était menacée d'une destruction totale, lorsque l'armistice que lui accorda l'empereur Napoléon vint la sauver.
Dans la nuit du 2 au 3, l'empereur François avait envoyé près dé Napoléon le prince Jean de Lichtenstein ; mais, cette fois, ce n'était plus dans le dessein de gagner du tems que ce plénipotentiaire venait traiter; il était chargé d'obtenir une suspension d'armes à quelque prix que ce fût. La situation des alliés leur paraissait, et était réellement si dangereuse, qu'ils adhéraient à tout pourvu que l'armée française suspendît de quelques instants sa ter rible marche. Avant d'accéder à ce qu'on sol licitait de lui avec tant d'instance, Napoléon voulut voir l'empereur d'Autriche. L'entrevue eut effectivement lieu le 4» à deux heures après midi, au pied d'un arbre, près du moulin de Spalenher, non loin du village de Nasedlowitz. Le monarque autrichien arriva en voiture, traversa nos avant-postes, mit pied à terre, et, accompagné de quelques officiers et du prince de Lichtenstein, s'avança vers le feu auquel se chauffait Napoléon, entouré de ses aides-de-camp et de plusieurs maréchaux. Les deux empereurs portèrent ensemble la main au chapeau et se recouvrirent en même tems. Pendant la conférence, qui dura deux heures, les bases du prochain traité de paix furent posées et un armistice conclu pour les troupes autrichiennes. L'empereur d'Autriche s'en gageait à traiter seul et sans la participation de l'Angleterre ; il assurait également que les intentions de l'empereur Alexandre étaient les mêmes que les siennes, et demandait que les troupes russes participassent à la suspension d'armes. L'empereur Napoléon y consentit, à condition que cette armée évacue rait, sans retard, l'Allemagne, la Pologne autrichienne, et retournerait en Russie par journées d'étapes, qui seraient réglées par lui, afin qu'il pût savoir, chaque jour, où elle se trouverait. La conférence terminée, les deux souverains se serrèrent amicalement la main et se séparèrent. Le général Savary, aide-de-camp de Napoléon, envoyé vers l'empereur de Russie, accompagna celui d'Autriche. Il trouva ce prince à Hollitsch, plus inquiet encore que son allié sur sa position, et disposé à toutes les concessions. Il accepta avec empressement les conditions qui lui étaient imposées, et peu de jours après l'armée russe commença sa marche rétrograde selon qu'elle avait été arrêtée.
Les négociations pour la paix avec l'Autriche ne furent pas de longue durée. Elle fut conclue à Presbourg, le 26 décembre, et ratifiée le lendemain à Vienne. Les principaux articles portaient : La cession par l'Autriche, à la Bavière, d'une partie du pays de Salzbourg, du Tyrol et du Vorarlberg; au Wurtemberg et à l'électoral de Baden, d'une autre portion considérable de territoire qui avoisinait ces deux États ; au royaume d'Italie, des possessions de terre-ferme des États de Venise, de l'Istrie, de la Dalmatie et des îles vénitiennes. L'empereur d'Autriche reconnaissait, en outre, l'empereur des Français comme roi d'Italie, et l'érection en royaumes de la Bavière et du Wurtemberg. C'est ainsi que fut terminée la campagne de i8o5 ; campagne brillante s'il en fût, par l'habileté des opérations stratégiques du général français et le bonheur de nos armes.
L'empereur Napoléon, voulant récompenser l'armée qui venait de conquérir la paix par de si glorieux travaux, ordonna qu'une somme de cent millions, levée sur les États d'Autriche, lui serait distribuée en gratification ; que les officiers et soldats blessés dans cette guerre recevraient, en sus, trois mois d'appointements ; il accorda de fortes pensions aux veuves des généraux, officiers et soldats morts à la bataille d'Austerlitz, et adopta tous leurs enfants, qu'il fit élever dans des écoles spéciales. Le lendemain de la bataille, il annonça à l'armée la victoire qu'elle venait de remporter par la proclamation suivante :
« Soldats ! Je suis content de vous ; vous avez, à la journée d'Austerlitz, justifié ce que j'attendais de votre intrépidité; vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire ; une armée de cent mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et d'Autriche, a été, en moins de quatre heures, ou coupée ou dispersée ; ce qui a échappé à votre fer s'est noyé dans les lacs.
Quarante drapeaux, les étendards delà garde impériale de Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, trente mille prisonniers sont le résultat de cette journée à jamais célèbre. Cette infanterie, tant vantée et en nombre supérieur, n'a pu résister à votre choc, et désormais vous n'avez plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisième coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être éloignée ; mais comme je l'ai promis à mon peuple avant de passer le Rhin, je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties et assure des récompenses à mes alliés.
Soldats ! lorsque le peuple français plaça sur ma tête la couronne impériale, je me confiai à vous pour la maintenir toujours dans tout ce haut éclat de gloire qui seul pouvait lui donner du prix à mes yeux ; mais dans le même moment nos ennemis pensaient à la détruire et à l'avilir ; et cette couronne de fer, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m'obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis. Projets téméraires et insensés, que le jour même de l'anniversaire du couronnement de votre empereur vous avez anéantis et confondus. Vous leur avez appris qu'il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de nous vaincre.
Soldats ! lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accomplie, je vous ramènerai en France. Là ; vous serez l'objet de mes plus tendres sollicitudes ; mon peuple vous recevra avec joie, et il vous suffira de dire : j'étais à la bataille d'Austerlitz, pour que l'on réponde : voilà un brave ! »
- Au moment de la publication de cette proclamation, Napoléon n'avait connaissance que de 120 canons et 40 drapeaux ; mais il apprit ensuite que l'ennemi avait réellement perdu 180 pièces d'artillerie et 45 drapeaux.
- Depuis 1892 jusqu'en 1814, il a fallu sept coalitions consécutives, pour que l'étranger parvînt à imposer des lois à la France, tant avait été long-tems redoutable à l'ennemi, cette armée dépositaire de l'indépendance nationale.
Extrait de Éphémérides
militaires depuis 1792 jusqu'en 1815, ou Anniversaires de la valeur française. Décembre. par
une société de militaires et de gens de lettres, 1818 Pillet aîné (Paris)
1818-1820. (par Albenas, Louis-Eugène d')
Nous avons modernisé l'orthographe et les noms des lieux, ainsi que quelques
autres éléments trop datés de l'époque. Nous avons également fait quelques
ajouts.
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Preuve, s'il en était besoin, que le bon goût n'est pas toujours au rendez-vous
!
Cartes : Johnston, Alex. Keith, Atlas to Alison's History of Europe, William Blackwood and Sons, Edinburgh and London, 1848 et 1850.